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28 novembre 2021 - 06:59

Dossier - Violence sexuelle et conjugale

Tension, explosion, justification et lune de miel : un cycle à rompre

Andréanne Lebel

Par Andréanne Lebel, journaliste

Une histoire de violence conjugale commence tout d’abord par une histoire d’amour», lance d’entrée de jeu la coordonnatrice de l’Autre-Toit du KRTB, Louise Castonguay. Les organismes qui viennent en aide aux victimes de violences conjugale et d’agressions sexuelles dans la région ont été grandement sollicités au cours des derniers mois. Les nombreux féminicides au Québec et le climat social ne sont pas étrangers à cette hausse des demandes d’aide.

Manon St-Jean du Centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel du KRTB, Mélanie St-André du Centre-femmes du Grand-Portage et Louise Castonguay de la maison d’hébergement l’Autre-Toit du KRTB sont unanimes : les victimes doivent être mieux soutenues et accompagnées à travers le système judiciaire.

Chaque année, les corps policiers du Québec enregistrent environ 20 000 infractions commises en contexte de violence conjugale (ex. : voies de fait, harcèlement, menace, agression sexuelle, homicide), dont les victimes sont des femmes dans près de 80 % des cas selon les données du ministère de la Sécurité publique. Le nombre de féminicides est passé de 13 à 23 entre 2019 et 2020, une variation de 77 % d’après les chiffres de l’Observatoire canadien du féminicide pour la justice et la responsabilisation.

Tout débute par l’instauration d’un climat de peur dans la relation, par différents moyens. «La victime va sentir qu’il y a quelque chose qui se passe. Elle a l’impression de marcher sur des œufs, la phase de tension s’installe. Après ça, il y a une explosion, une manifestation de violence, qu’elle soit verbale, physique, sexuelle, psychologique, spirituelle. Ensuite, il y a une phase de justification. Le conjoint va dire des choses comme ‘’c’est ça que j’ai connu quand j’étais jeune. Tu le sais qu’il ne faut pas que tu me déranges.’’ La victime achète cela et elle veut garder le couple uni», explique Louise Castonguay de l’Autre-Toit du KRTB. La phase de lune de miel s’installe avant que le cycle ne recommence et elle peut durer de quelques semaines à plusieurs mois. Le conjoint promet d’aller en thérapie, de changer. S’il n’en prend pas les moyens, la violence reprend son cours.

Des facteurs aggravants, comme une perte d’emploi ou encore la pandémie, peuvent déclencher une période de tension, selon Mme Castonguay. Elle ajoute qu’au fil des années, la période de lune de miel est de plus en plus courte et la tension, exacerbée.

Mélanie St-André du Centre-femmes du Grand-Portage précise que la distinction principale entre une chicane de couple et la violence conjugale est l’atmosphère de tension et le sentiment de peur présents dans les relations toxiques. Ils sont mis en place par le contrôle coercitif, soit de petits gestes et des comportements qui privent une personne de sa liberté.

PROBLÈME DE SOCIÉTÉ

Les trois intervenantes souhaiteraient que les victimes puissent être mieux informées du début à la fin du processus judiciaire, si elles décident de prendre cette voie. Elles demandent aussi que le soutien financier supplémentaire qui a été octroyé à leurs organismes soit récurrent. «On ne veut pas que le gouvernement investisse parce que c’est la saveur du mois. On parle plus de féminicides cette année […] Il y a quelque chose au niveau de la violence qui est un problème de société. Je suis contente de voir qu’il y a de la publicité du gouvernement contre la violence faite aux femmes. Est-ce que ce sera ça l’année prochaine ? Je voudrais que ça reste», explique Mélanie St-André du Centre-femmes du Grand-Portage.

Au quotidien, elles témoignent non seulement de la détresse des victimes de violence conjugale, mais aussi de celle de leurs proches, qui ne savent pas comment intervenir auprès d’elles. Des parents, grands-parents, amis, sont allés cogner aux portes des organismes communautaires afin d’aider des membres de leur famille. «Des fois, j’ai l’impression qu’on doit les protéger contre elles-mêmes. Nous autres on voit le danger, et elles ne le voient pas», ajoute Louise Castonguay. De nombreuses raisons, aussi diversifiées qu’il existe de situations, peuvent freiner une victime de violence conjugale à parler, notamment la présence d’enfants, des problèmes financiers à venir, la peur de représailles, indique Manon St-Jean du CALACS.

«Il y a énormément de pression mise sur le dos de la femme qui vient de se faire violenter, qui essaie de sortir de chez elle. Il faut qu’elle assure sa sécurité, celle de ses enfants et qu’elle se
batte avec le système judiciaire, la DPJ et tout le reste», renchérit Louise Castonguay. Dans ce contexte, elle n’est pas surprise que des plaintes soient retirées.

SOUTIEN POUR LES VICTIMES

Cette année seulement, l’Autre-Toit du KRTB a entrepris 55 nouveaux suivis individuels, près du double du nombre habituel. L’organisme a dû réduire sa capacité d’accueil de 6 à 4 chambres au plus fort du confinement en raison de la COVID-19. Pour l’année qui s’est terminée en mars 2021, l’Autre-Toit a refusé 26 femmes et 7 enfants par manque de places. Elles ont été relocalisées dans d’autres maison d’hébergement, chez des amis, de la famille. D’autres ont probablement décidé de rester dans leur relation.

Chacun des féminicides commis au Québec amène les organismes à se questionner sur leurs services et leurs capacités à intervenir. Elles indiquent que l’important est de travailler en collaboration et en concertation. «Que ça se passe dans le Grand Nord, à Montréal, dans nos régions, à chaque fois ça me percute et ça me rentre dedans», témoigne Manon St-Jean du CALACS du KRTB. Mélanie St-André et Louise Castonguay se joignent à elle pour donner des conseils aux proches des victimes. «Il faut les écouter, ne pas les juger, les croire et essayer de les référer le plus possible. C’est important de ne pas se poser en professionnel. Il faut rester proche et prendre position contre la violence, pas contre le conjoint, en lui confirmant qu’elles n’ont pas à vivre ça», complète Mme St-Jean. «Quand la honte va changer de camp, peut-être qu’on va avoir un changement de société. C’est lui qui va avoir honte de violenter sa femme ou de l’agresser sexuellement», conclut Louise Castonguay.

Si vous ou un de vos proches êtes victime de violence conjugale, contactez SOS Violence conjugale au 1 800 363-9010 ou consultez le sosviolenceconjugale.ca

 

ORGANISMES D'AIDE :

Centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel du KRTB (418 816-1232) : Organisme qui travaille avec des personnes de 14 ans et plus et des femmes qui ont vécu des agressions à caractère sexuel. CALACS du KRTB :

Le Centre-femmes du Grand-Portage (418 867-2254) : Milieu de vie pour briser l’isolement. L’organisme fait de l’accompagnement, de l’intervention individuelle, offre des ateliers et des conférences sur différents sujets.

L’Autre-Toit du KRTB (418-854-7160) : Maison d’hébergement ouverte 24h/24, sept jours sur sept, dont la mission est d’intervenir auprès des femmes victimes de violence conjugale et leurs enfants.

Ces organismes font de l’intervention, de la formation, des ateliers de sensibilisation et participent aux efforts de concertation pour les droits des femmes.

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