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Le rapport du coroner Cyrille Delâge et les changements du domaine de l’incendie

durée 26 janvier 2024 | 06h59
  • Andréanne Lebel
    Par Andréanne Lebel

    journaliste

    Dix ans après la tragédie de la résidence du Havre de L’Isle-Verte, lors de laquelle 32 personnes âgées ont perdu la vie, de nombreux constats énoncés par le coroner Cyrille Delâge sont toujours d’actualité.

    Pour répondre à la question centrale de son rapport, daté du 20 janvier 2015 : «Comment un incendie peut-il entrainer trente-deux pertes de vie dans une résidence pour personnes âgées dûment certifiée?», il a retenu huit facteurs. Additionnés les uns aux autres, ils sont susceptibles de conduire à un désastre.

    • Avoir logé des personnes non autonomes dans une section du bâtiment qui ne satisfait pas aux normes requises;
    • Personnel de soutien en nombre insuffisant et non formé pour venir en aide aux résidents en cas d’urgence;
    • Délai relativement important concernant l’intervention des pompiers et la demande de renforts des municipalités voisines;
    • Direction et exécution des opérations discutables une fois les pompiers sur les lieux;
    • Agissement pour le moins étrange du préposé en service la nuit de l’incendie qui a prétendu être tenu de suivre un protocole qui ne résiste pas à une analyse critique et logique vu l’urgence de la situation;
    • Défaut des préposés de nuit de participer aux exercices d’évacuation;
    • Délai dans la transmission des alarmes;
    • Plan d’intervention concerté et d’entraide automatique non appliqué.

    Le chef à la prévention du Service de sécurité incendie de la Ville de Rivière-du-Loup, Éric Deschênes et le chef à la prévention du Service de sécurité incendie de la MRC de Rivière-du-Loup, Jonathan Daraiche, ont accepté d’expliquer les changements qui ont été mis en place depuis la tragédie qui a frappé la résidence du Havre.

    «Ç’a fait réagir certaines municipalités sur les réalités et les responsabilités d’un service incendie. Gérer un service incendie, ce n’est pas facile. Ça vient avec beaucoup d’obligations légales, de connaissances et de maintien de compétences. Pour les plus petites municipalités qui n’ont pas de chef à temps plein, la gestion représente beaucoup de travail», explique Éric Deschênes, qui est pompier depuis 30 ans.

    L’Isle-Verte a cédé la gestion de sa caserne au Service de sécurité incendie de la Ville de Rivière-du-Loup le 9 mars 2015, quelques semaines après le dépôt du rapport Delâge et la fin de l’enquête publique.

    M. Deschênes souligne que d’autres outils ont été utilisés avant d’en venir à regrouper les services incendie. Les gestionnaires à temps plein agissent comme des chefs d’orchestre afin d’optimiser leurs actions et interventions. «On a des questions à répondre si on n’atteint pas l’objectif de la force de frappe, par exemple. Est-ce que c’est à cause du trafic, de la température, de la période de vacances? On doit s’assurer d’atteindre les objectifs le plus possible et mettre de l’avant nos solutions», résume le chef à la prévention, Jonathan Daraiche.

    «[À L’Isle-Verte], toutes les conditions étaient réunies pour qu’il y ait un drame. Les gens à l’interne [à la résidence] n’avaient pas de formation en cas d’urgence, les résidents ne savaient pas quoi faire, le bâtiment était plus ou moins conforme, les conditions météo étaient mauvaises. Le service incendie à temps partiel est arrivé en pleine nuit sur un feu qui était démesuré», énumère Éric Deschênes. Ce dernier souligne que maintenant, les pompiers, même à temps partiel, sont en formation régulièrement afin de maintenir et de garder à jour leurs acquis.

    L’entraide automatique entre les services incendie de plusieurs municipalités lors d’un appel incendie permet d’atteindre la force de frappe nécessaire afin d’éteindre un feu. Cette façon de procéder était d’ailleurs déjà en place en 2014. Elle permet de regrouper huit ou dix pompiers déployés dans un délai de 15 minutes, selon le schéma de couverture de risques. Cet outil est le guide de travail, la bible, des chefs à la prévention et il est basé sur les orientations ministérielles. Le coroner Cyrille Delâge a recommandé la mise à jour des schémas de couverture de risques à un intervalle régulier. Selon le gouvernement du Québec, il doit être révisé au cours de la sixième année.

    RÉSIDENCES PRIVÉES POUR AINÉS

    «Pour les RPA, annuellement, il y a des visites, des inspections, des formations et des exercices d’évacuation. S’il y a des anomalies, elles sont corrigées au fur et à mesure», assurent Jonathan Daraiche et Éric Deschênes. Le temps d’évacuation selon le nombre de personnes se trouvant à l’intérieur du bâtiment et les mesures pour encadrer les propriétaires et les résidents, les employés et les services incendie se retrouvent dans le Guide de la sécurité incendie pour les résidences accueillant des personnes présentant des limitations à l’évacuation du gouvernement du Québec.

    «Tous les gens que je forme ont utilisé un simulateur d’extincteur. Ils savent tous en utiliser un, le temps que les pompiers arrivent et ça fait la différence, souligne Éric Deschênes. Après l’incendie de L’Isle-Verte, ça a fait augmenter les demandes [de formation], mais on était déjà très proactifs là-dessus.»

    Des changements majeurs ont été apportés par l’obligation d’installer des gicleurs automatiques qui s’applique à tous les bâtiments, anciens et nouveaux, qu’ils soient situés en milieu rural ou urbain. Le 16 novembre 2022, le gouvernement du Québec a reporté l’entrée en vigueur des exigences relatives à l’installation de gicleurs dans certaines résidences privées pour ainés au 2 décembre 2024.

    Éric Deschênes ajoute que cette mesure ajoute une protection supplémentaire pour les personnes qui sont à mobilité réduite. «Ça a permis d’amener du personnel suffisant et formé à l’intérieur des résidences. Ils sont plus conscients des risques, et les résidents aussi», complète-t-il. L’aide financière supplémentaire du gouvernement pour la formation des pompiers a donné un coup de main pour le recrutement.

    CONSCIENTISATION

    «Quand il y a des problématiques majeures, c’est toujours là que ça fait avancer les choses», complète Jonathan Daraiche. Il souligne que la prévention incendie a beaucoup évolué au cours des dix dernières années. Un processus d’embauche pour un troisième préventionniste en sécurité incendie a d’ailleurs été lancé il y a deux semaines par la MRC de Rivière-du-Loup.

    «Pour discuter avec l’ensemble des directeurs généraux des municipalités, ils sont vraiment conscientisés à tout cela. Quand on parle de la sécurité des citoyens dans leur municipalité, on a l’approbation rapidement pour mettre les mesures nécessaires en place», complète le chef à la prévention de la MRC, Jonathan Daraiche. Les ententes entre les services incendie des différentes municipalités relève de décisions politiques et financière. M. Daraiche affirme que les instances municipales font preuve de beaucoup d’ouverture.

    Les pompiers qui se prévalaient de la clause grand-père en 2014 ont soit quitté le métier et ceux qui sont restés se sont formés dans un délai de deux ans sur le territoire de la Ville de Rivière-du-Loup et de ses municipalités partenaires, confirme Alexandre Perrault, chef aux opérations – formation au Service de sécurité incendie de la Ville de Rivière-du-Loup.

    D’après Éric Deschênes, de nombreux facteurs de risques ont été éliminés au cours des dernières années afin d’éviter qu’un drame semblable à celui de L’Isle-Verte ne se produise à nouveau. «Le risque zéro n’existe pas, mais avec tous les changements qui ont été mis en place, on pourrait parler de négligence.»

    L’enquête publique du coroner Cyrille Delâge s’était déroulée sur 8 jours d’audience et plus de 50 témoins ont été entendus.

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