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31 mars 2022 - 12:00 | Mis à jour : 12:11

Entre Kyiv et Cracovie, le bonheur réconfortant des retrouvailles

François Drouin

Par François Drouin, journaliste

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Leur fille allait accoucher dans quelques jours, les billets d’avion étaient achetés, tout était prêt et le printemps pointait même le bout de son nez. Mais voilà que la Russie de Vladimir Poutine a envahi l’Ukraine. La guerre et 6 860 kilomètres s’interposaient maintenant entre parents et enfant et leurs retrouvailles allaient devoir attendre. C’est ce tourbillon d’émotions qu’ont vécu au début mars Danièle Couture et Gilles Gagnon, parents de Laurence Couture Gagnon, avec lesquels Info Dimanche s’est entretenu.

Comme de nombreux Ukrainiens, la Louperivoise Laurence Couture Gagnon qui habitait Kyiv avec son conjoint Tamerlan Vahabov depuis près de quatre ans n’a jamais cru à l’invasion russe. L’attention était plutôt mise sur l’arrivée de bébé. Les préparatifs allaient bon train et l’appartement était fin prêt. Vladimir Poutine aussi et le 24 février, il a lancé une partie de son armée sur ce pays d’Europe de l’Est.

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«On les trouvait pas mal téméraires elle et son conjoint. Depuis l’annexion de la Crimée, les Russes ont toujours été présents à la frontière, donc pour eux, ça n’avait rien d’exceptionnel. Ce qui était difficile aussi, Gilles et moi avons de grosses familles, c’était de se faire dire “comment vous faites?” À un point où nous avons même cessé de répondre au téléphone», lance Danièle Couture.

«Nous autres on savait que le bébé était prévu pour le 9 mars. Nous avions des billets pour le 2 mars, mais dès le 24 février, notre niveau de stress a augmenté chaque jour. La nuit on ne dormait pas beaucoup et le matin, notre journée commençait par les nouvelles. On ne le cachera pas, nous étions super inquiets», ajoute M. Gagnon.

Accoucher avec la guerre impliquant l’armée russe en toile de fond ne fait pas partie des contes de fées. On est loin de la salle d’accouchement du CHRGP avec fenêtre sur le fleuve d’où les bélugas peuvent parfois être aperçus.

«La qualité des soins à Kyiv ne nous inquiétait pas. Laurence avait rencontré la gynécologue, la clinique, il n’y avait pas, avant le 24 février, de problématique. Quand elle et son conjoint ont quitté la capitale, le 5 mars, on espérait qu’elle pourrait se rendre en Pologne avant d’accoucher», ajoute M. Gagnon. Mais bébé en a décidé autrement.

Le couple a alors emprunté la voiture d’un ami, trouvé de l’essence et parcouru près de 350 kilomètres marqués par le passage de nombreux points de contrôle. Finalement, le petit Léo est né le 6 mars à Lviv. Par mesure de protection, les fenêtres du sous-sol de l’hôpital prénatal étaient protégées par des sacs de sable. Les combats étaient ailleurs, à Marioupol, à Mykolaïv, à Kyiv. L’hôpital et les soins y sont de qualité. Laurence et Tamerlan ont pu profiter d’un répit.

Le bambin doit son nom à l’ancien nom de Lviv, Leopolis, mais aussi à son arrière-grand-père, prénommé Léo. À près de 7 000 kilomètres de là, Danièle et Gilles n’ont rien manqué des détails de l’arrivée du petit homme. «On se sentait impuissant, mais avec la téléphonie cellulaire et Internet, on échangeait avec Laurence tous les jours, même sur la route», laisse tomber Mme Couture.

Le séjour de la petite famille s’est étiré à Lviv, faute d’obtenir un document de voyage canadien, c’est finalement près de deux semaines plus tard, après avoir participé à reportage d’ICI Radio-Canada, que Laurence a obtenu les documents lui permettant de gagner Cracovie en Pologne le 21 mars dernier. Dès le lendemain, après une brève escale à Paris, Danièle et Gilles ont débarqué eux aussi en Pologne. Enfin, ils ont pu serrer leur fille et Léo dans leurs bras.

«On a pu se synchroniser avec eux et acheter nos billets. Elle nous a même trouvé un Airbnb à 10 minutes de l’appartement où ils résident. (...) C’est son conjoint qui est venu nous chercher, mais nous étions pressés de les voir. Ç’a été un grand ouf, beaucoup d’émotions», confie Danièle Couture.

Sur place, Gilles Gagnon a été frappé par «l’extraordinaire» solidarité dont font preuve les Polonais. «À Cracovie, ils sont à une heure d’Auschwitz, ils savent ce que c’est. Lors de la Deuxième Guerre mondiale, tout le monde est passé ici, Allemand, Autrichien, Russe, ils en ont vu d’autres. Ils sont foncièrement généreux. Ce sont des gens prêts à recevoir les Ukrainiens.»

En fait d’Ukrainiens, il s’agit principalement de femmes et d’enfants. Les hommes, conscrits, sont restés derrière à défendre la nation. «On les voit dans les sites touristiques et culturels, dans les transports, dans les activités sociales, elles sont reçues gratuitement, je crois, pour leur permettre de penser à autre chose. On les voit avec des bagages qu’elles vont chercher dans les organismes d’aide», précise Mme Couture.

Gilles Gagnon se dit convaincu que l’Ukraine saura se reconstruire. Il l’a déjà vu à Sarajevo et Dubrovnik après la guerre. «C’est la partie humaine qui sera le plus difficile.» Quand ? Si Tamerlan en est convaincu aux dires de Danièle et Gilles, sa fille Laurence ne s’est fixé aucun échéancier. La Louperivoise qui travaille pour la Croix-Rouge internationale est familière des conflits et possède à ce titre une perception des évènements différente des autres.

«Comme parents, on peut donner notre avis, mais on ne peut pas imposer nos choix. Laurence a la couenne plus dure que nous autres, il faut faire confiance», confie le papa.

AIDE

Les besoins d’organismes d’entraide sont importants et le couple Couture-Gagnon a demandé l’aide d’amis, dont Suzette De Rome de Notre-Dame-du-Portage, pour une collecte de fonds privée afin d’aider un organisme de Cracovie. Au moment de mettre en ligne, plus de 12 000 $ ont été amassés.

«Les besoins sont spécifiques, pas question d’acheter n’importe quoi. Alors on a fait une liste et nous ferons les achats bientôt, s’il y a un surplus, il sera remis à la Croix-Rouge», confirme M. Gagnon. À ceux qui souhaiteraient donner, le couple les dirige justement vers la Croix-Rouge. Rappelons que le gouvernement canadien a promis de doubler les fonds reçus par cet organisme.

CANADA

L’histoire de Laurence Couture Gagnon a mis en exergue le manque d’assistance et de réactivité du Canada pour ses ressortissants. «Ils ne font rien. Ils ont même répondu aux courriels de Laurence en lui demandant de cesser de leur écrire parce qu’ils n’avaient pas le temps de les lire», fulmine Mme Couture. «Ils se sont dépêchés à partir sans même prendre la peine d’installer un bureau à Lviv où il n’y a pas eu de bombes. Ils sont partis à Varsovie en laissant les ressortissants derrière sans aide, sans ressource», déplore Gilles Gagnon.

La situation de Laurence s’est compliquée le mardi 29 mars. Coup de tonnerre, le consulat canadien informait qu’il ne pouvait délivrer de passeport pour le petit Léo. «C’est trop compliqué à expliquer, nous a écrit Danièle Couture. Ils ne peuvent rester ici éternellement.» Cette dernière n’a pas caché son inquiétude face à l’avenir de sa fille et de son petit-fils.

Une bien mauvaise nouvelle pour Laurence et Tamerlan, qui eux, rêvent toujours de retrouver Kyiv avec leur fils Léo, leur appartement et surtout, cette vie paisible d’avant-guerre.

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1 réactionsCommentaire(s)
  • Magnifique texte à propos d'une situation absurde et un drame épouvantable
    vécu par cette famille qui a racines à Rivière-Du-Loup.

    Cette guerre est d'ailleurs d'une grande absurdité, initié par mégalomane
    narcissique et solidement dérangé Les Ukrainiens ont déjà gagné cette guerre
    par leur courage, leur résilience et leur détermination. Qu'on siffle la fin du conflit et
    que les Russes rentrent dans leur terres avant que la situation dégénère d'avantage.

    Pierre Sénéchal - 2022-03-31 16:00