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3 février 2022 - 06:59

Parler du suicide pour sauver des vies

Andréanne Lebel

Par Andréanne Lebel, journaliste

Malgré l’isolement et les difficultés engendrées par la pandémie, les données recueillies en 2020 par l’Institut national de la santé publique du Québec (INSPQ) indiquent que le taux de mortalité par suicide se stabilise au Québec depuis quelques années. Les visites des jeunes filles de 15 à 19 ans aux urgences en raison d’idées suicidaires ont toutefois bondi en 2021, un phénomène qui a aussi été observé au Bas-Saint-Laurent.

D’après l’INSPQ, les visites aux urgences pour les idées suicidaires ont grimpé de 15 %, et les tentatives de suicide de 23 % en deux ans pour ce groupe. Cette augmentation ne se traduit pas par une hausse des suicides chez les jeunes filles.

«Je pense que tout ce qui s’est fait en terme de promotion de la santé mentale et prévention des troubles mentaux et du suicide à la grandeur du Québec […] a très certainement contribué à cela. Des efforts ont été faits en termes d’accessibilité aux services. Dans les milieux scolaires, la sensibilisation qui s’est faite a pu contribuer à ce que nos jeunes pensent davantage consulter et restent moins isolés dans leur détresse et dans leur souffrance», indique Dr Roger Turmel, psychiatre-conseil à la Direction de la santé publique, volets promotion de la santé mentale, prévention des troubles mentaux et du suicide au CISSS du Bas-Saint-Laurent.

Cet échange a été organisé dans le cadre de la Semaine de prévention du suicide qui est soulignée partout au Québec du 30 janvier au 5 février.

TROIS SUICIDES PAR JOUR

Le rapport annuel «Le suicide au Québec : 1981 à 2019 – Mise à jour 2022» de l’INSPQ indique que le taux de suicide au Bas-Saint-Laurent est de 14 pour 100 000 personnes, alors qu’il est de 13,3 pour 100 000 pour l’ensemble du Québec pour les années 2017 à 2019.

«Si le nombre de suicides n'a pas augmenté au cours de la première année de la pandémie, c'est peut-être en raison des efforts de prévention. Les intervenants en prévention du suicide signalent d'ailleurs que les centres de crise et de prévention du suicide sont très sollicités. Ils contribuent à soutenir la population dans les moments difficiles», estime Pascale Levesque, épidémiologiste à l’INSPQ et coauteure du rapport.

En 2019, 1 128 personnes se sont enlevé la vie dans la province, soit l’équivalent de trois suicides par jour. Le taux de mortalité par suicide le plus élevé est observé chez les 50 à 64 ans et il est trois fois plus élevé chez les hommes que chez les femmes.

LES HOMMES PLUS À RISQUE

«L’éducation des hommes fait en sorte que c’est très mal vu et peu ‘’masculin’’ de parler de ses émotions et de ses vulnérabilités et de paraître vulnérable aux yeux des autres. Ils refoulent et répriment ces émotions difficiles», ajoute Dr Roger Turmel. Une perte d’emploi, une rupture amoureuse, un décès, des problèmes de consommation ou des troubles de santé mentale sont toutes des situations qui augmentent les risques d’un passage à l’acte. La pandémie de COVID-19 est venue accentuer ces évènements, qui peuvent devenir des déclencheurs. «On sait que ce type de crise populationnelle peut être un facteur qui a contribué à plein d’autres facteurs de risques de détresse émotionnelle et de suicides», explique Dr Turmel. Les professionnels de la santé et les équipes de surveillance de la santé publique ont donc accru leur vigilance et leur sensibilisation au cours des derniers mois.

Des nuances doivent toutefois être apportées, puisque pour certaines personnes, la pandémie a atténué certains facteurs de risques et d’exposition à des «stresseurs», qu’ils soient en milieu scolaire ou professionnel. «Elle est venue alléger le poids de la détresse sur leurs épaules […] Quand on est à distance en milieu scolaire, il y a peut-être un peu moins de chances de subir de l’intimidation. Dans le cas de pressions indues au travail de la part de collègues ou d’employeurs, le télétravail peut devenir un facteur de protection aussi», soulève Dr Turmel. L’isolement social apparaît toutefois comme l’un des facteurs de risques importants, et ils peuvent se manifester différemment selon chaque personne. 

Conserver de saines habitudes de vie, comme la pratique d’activités cardiovasculaires en plein air, avoir une alimentation équilibrée et réduire de sa consommation de substances et d’alcool au minimum sont des comportements qui agissent comme des barrières de protection contre la détresse. De plus, pouvoir compter sur un réseau social pour se confier, être soutenu et parler de sa détresse ou de ses difficultés peut aussi faire la différence, poursuit-il. «En pratique dans la clinique, on le voit, pour nos personnes ainées qui se sont retrouvées très isolées, ces moments ont été particulièrement difficiles pour eux à traverser.»

Les adolescents qui ont été privés de leurs activités sportives et récréatives ont aussi vu leurs chances de se réunir amoindries lors de certaines périodes de la pandémie. Il leur a fallu trouver ce soutien d’autres façons, ou auprès de leur famille. 

SIGNES DE DÉTRESSE

«C’est important que les proches soient attentifs à ce que ces personnes peuvent traverser comme signes de détresse. Ça peut être un bon moment pour ouvrir les échanges et la discussion. Ces personnes en souffrance restent isolées avec leur mal-être et leur malaise. Favoriser l’échange permet d’enlever un poids à cette détresse et à ne pas se sentir seul», ajoute Dr Roger Turmel. Il rappelle l’importance de se confier, et d’être une oreille à l’écoute.  

Un changement d’attitude et de comportements, du désintérêt par rapport à ce qu’un proche a l’habitude de démontrer (activités sportives, ludiques ou artistiques), du retrait social, des troubles du sommeil, de l’irritabilité ou des pleurs qui surgissent de manière inopinée peuvent être des signaux qu’une détresse est vécue. «Il faut oser poser la question et aller plus en détails. Si notre proche ne veut pas en parler, on peut lui proposer d’en discuter avec une personne qui la mettrait à l’aise, un professionnel, un ami. Il faut lui offrir l’éventail de possibilités de se confier, le plus possible.»

Selon les données provisoires du Bureau du coroner en chef du Québec, on compte à ce jour 1 016 suicides en 2020. Le nombre réel sera un peu plus élevé, puisqu’environ 12,2 % des investigations sont toujours en cours.

Selon l’INSPQ, «les impacts de la pandémie se manifesteront pour encore longtemps. Nous devons rester vigilants face à de nouveaux facteurs de risques de suicide qui pourraient émerger dans les prochaines années».

Si vous êtes inquiet pour l’un de vos proches ou pour vous-même, le Centre prévention suicide du KRTB peut vous aider au 418 862-9658 (lundi au vendredi de 9 h à 12 h et de 13 h à 17 h). De plus, vous pouvez recevoir également de l’aide 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 via la ligne d’intervention provinciale 1-866-APPELLE (277-3553) ou au suicide.ca.

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