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L'Isle-Verte, une tragédie et l'évitement

durée 23 janvier 2023 | 13h45
François Drouin
duréeTemps de lecture 3 minutes
Par
François Drouin

Il y a 9 ans, 32 personnes périssaient dans le pire incendie de l’histoire de L'Isle-Verte. Ce village, lové entre fleuve et cabouron, a durement encaissé le choc. À l'instar de nombreux premiers répondants, policiers, pompiers, paramédics, citoyens... et moi.

Il y aura neuf ans ce soir, je sautais dans mes bottes pour prendre des photos de ce que je croyais être un déclenchement d’alarmes, de gicleurs ou d’un autre petit incendie sans gravité. Je m'attendais à y trouver des personnes âgées emmitouflées dans des couvertures de laine tranquillement conduites dans le gymnase de l'école primaire par quelques pompiers bienveillants.

Je me suis plutôt retrouvé devant une tragédie. Des corps inertes au sol, des gens coincés à l'intérieur ou sur leurs balcons. Des morts, aussi. Beaucoup de morts. Une nuit d'horreur.

Je n'étais pas prêt. Comme bien des intervenants ce soir-là, j'ai encaissé le choc et j'ai fait ce que j'avais à faire. J'étais le seul journaliste - photographe présent, j'étais dépassé par les évènements, mais je savais que je devais documenter au maximum tout ce qui se passait, tout ce que je voyais. Je me souviens du soulagement de l'arrivée d'un collègue, Danny Lorrain de CIMT, une vingtaine de minutes plus tard.

Tout ce temps, des policiers, pompiers, paramédics et des citoyens ont bravé les flammes pour porter secours. Ils ont mis leur vie en jeu. Leur santé mentale aussi. Nous sommes plusieurs à être revenus de cette nuit-là sur nos deux jambes, mais l'esprit ébranlé, ailleurs.

Des amis policiers, pompiers et paramédics, des citoyens, vivent avec ces répercussions au quotidien. Plusieurs ont dû apprendre à composer avec un trouble de stress post-traumatique (TSPT). Les symptômes, et je pourrais vous en parler longtemps, sont envahissants et leurs conséquences dans nos vies, bien réelles.

Je suis devenu anxieux, irritable, colérique, un rien me faisait sursauter. De passionné de photographie, je suis devenu incapable de saisir un appareil photo sans ressentir une boule d'anxiété. Au travail, pas de problème, j'étais toujours aussi performant, mais dans ma vie personnelle, photographier mes enfants ou un paysage était devenu une activité anxiogène.

Je me suis entêté jusqu'en 2015, à me forcer. J'ai remplacé mon matériel par du nouveau, plus gros, plus cher, plus performant. Mais je n'ouvrais plus mes photos. J'ai cessé de mettre mon site à jour en 2015 et j’ai fini par mettre fin à ma petite entreprise Zoom Communication et Photographie.

Toutes ces années à me battre contre mes angoisses, à me boxer, littéralement. À éviter l’armoire à photo, les boitiers qui accumulent la poussière, mais surtout, toutes ces années sans oser regarder ma maigre production photographique. L'évitement, j'avais les deux pieds dedans.

Comme si j’étais intimidé par ce que j’étais, déçu de ce que je suis.

Mon grand mal.

Un mal silencieux, pernicieux, pervers.

Un mal qui fait douter, craindre, qui angoisse aussi. Beaucoup même.

Mais j’ai atteint un point de saturation, une écoeurantite aigüe. C'est devenu ma façon de rejeter mon inaction. De regarder vers l'avant et d'embrasser l'avenir.

Assis sur le tremplin de mes angoisses, de mes doutes, les pieds dans le vide, je me suis laissé tomber vers l’avant. De ma position, le plongeon était vertigineux. J'ai ouvert mes archives. La semaine dernière, j'ai même remis mon site à jour (francoisdrouinphoto.com). J'en ai profité pour ajouter quelques photos antidatées.

Tout va bien.

Aujourd'hui, j'ai une pensée profonde et sincère pour tous ceux qui ont vécu cette nuit-là. Familles, premiers répondants, simples passants, voisins. J'espère que vous allez bien, que vous avez réussi votre «plongeon», vous aussi. Et si ce n'est pas le cas, c'est OK, il y a de l'aide, de l'écoute. «Dans une situation anormale, c'est normal», me répétait souvent ma psy (que je salue, Bonjour Anne).

N'hésitez pas à chercher de l'aide. Je pense à vous, souvent.

Je laisse ici un lien vers le site Internet de l’Association canadienne pour la santé mentale (ACSM). https://cmha.ca/fr/brochure/trouble-de-stress-post-traumatique-tspt/

 

commentairesCommentaires

6

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  • RC
    Raymond Cadrin
    temps Il y a 1 an et 3 mois
    Très touchant comme texte François. Bravo d'avoir réussi à exprimer ainsi tes émotions dans ton blogue, et le traumatisme que tu as véçu. Sûrement que d'autres personnes vont se reconnaître! Un rappel important sur la nécessité d'aller chercher de l'aide, et l'on sait que cela est toujours plus difficile pour les hommes!
    J'irai voir tes photos!
  • FD
    François Drouin
    temps Il y a 1 an et 3 mois
    Merci Raymond, bonne visite ;-)
  • ML
    Monique Laberge
    temps Il y a 1 an et 3 mois
    Bravo pour ce puissant témoignage humain, un partage qui en aidera d'autres.
  • FD
    François Drouin
    temps Il y a 1 an et 3 mois
    Merci ! ♥
  • JFDL
    Jean-François de la Sablonnière
    temps Il y a 1 an et 2 mois
    Superbe témoignage. Vibrant d’authenticité. Très inspirant et très touchant. Merci François
  • FD
    François Drouin
    temps Il y a 1 an et 2 mois
    Merci Jean-François. Apprendre à renoncer à quelque chose que l'on croit nous définir n'est pas facile. Mais bon, j'ai la tête dure. Je ne renonce jamais vraiment... ;-) Mais j'ai réalisé que ce n'était pas ce qui me définissait vraiment et ça m'a permis de photographier autrement. De vivre autrement aussi.
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