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Et si on se racontait

durée 26 mars 2020 | 07h13
François Drouin
duréeTemps de lecture 3 minutes
Par
François Drouin

Vous avez été nombreux depuis dimanche et surtout mercredi à m'écrire au sujet de mon grand-père Edmour. Oui, c'était son vrai nom !

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Edmour n'était pas très grand, 5'6, les cheveux blonds, les yeux bleus pâles presque délavés. Pour moi, il était le papi le plus fort du monde avec ses biceps tous ronds. Mécanicien puis soudeur chez Miron, il était rassurant pour le petit bonhomme angoissé que j'étais à l'époque.

Comme bien d'autres de sa génération, il a élevé sa famille sans mode d'emploi. Mais lui, il l'a fait sans la présence du père, mais sous l'oeil bienveillant d'un oncle sans enfant qui a pris le rôle de père (je vous explique un peu plus loin). Du petit village de Howick jusqu'à Laval en passant par Montréal, avec ma grand-mère, il a élevé trois gars et une fille, ma mère.

J’ai toujours eu le sentiment qu’il posait les mêmes yeux sur moi que sur elle. Comme une complicité silencieuse, comme un sourire en coin, l'oeil moqueur.

Pourquoi je vous parle encore de mon grand-père ? Parce qu'Edmour est né pendant la grippe espagnole.

Un fléau qui n'a pas épargné le Québec. Un fléau qui a changé sa vie. Un peu comme s'apprête à le faire pour nous le coronavirus.

Imaginez, le jour de sa naissance, alors que sa mère accouchait de lui dans la maison familiale, des hommes sortaient le corps inanimé de son père par une fenêtre pour ne pas qu'elle le voit. Inerte. Sans vie. Une autre victime de la grippe espagnole.

Une vie contre une vie. Une arrivait, l'autre s'en allait. C'est donc son oncle par alliance qui l'a élevé, son oncle qui en a fait un fils.

Enfant, nous aimons tous nous faire raconter le jour de notre naissance par nos parents. Pas lui.

J’ai toujours été impressionné par sa force, une force tranquille. Il ne s'en laissait pas imposer mon papi. Mais ce dont je me souviens le plus, c'est de son humour pince-sans-rire. Un tas de trucs que je ne peux pas répéter ici, mais qui m'accrochent même en cette quarantaine, un sourire fendu d'une oreille à l'autre.

J'entends même son rire. Je le vois encore, quand il me gardait, à l'heure du dodo, sortir des petites autos d'une commode dans sa chambre pour jouer avec moi et me faire oublier que j'avais peur du noir. C'est mon arc-en-ciel. #CaVaBienAller

Pour mon amoureuse, c'est le grand-papa paternel, Josaphat, un travaillant, un vaillant comme on en rencontre peu. Il avait six ans lorsque la grippe espagnole est entrée chez lui. Une toute petite maison, une seule pièce, six enfants, des paillasses pour dormir. Tout le monde a été malade sauf lui et son père. À eux d'eux, ils ont pris soin de la famille et des voisins, malades eux aussi. Six ans et il veillait sur les siens. Josaphat était un homme d'exception pour tous ceux qui ont croisé sa route, mais il était avant tout un époux, un père, un grand-père et un arrière-grand-père extraordinaire. Ses 102 ans d'histoires sont précieuses chez les Perreault, avec raison.

Ce sont ces Edmour et ces Josaphat qui ont contribué à construire le Québec moderne. Aujourd'hui encore leur sang coule dans nos veines. On ne ne peut pas faire autrement que de s'en sortir. Un jour, ce sont nos enfants et petits-enfants qui raconteront à leurs enfants comment nous avons réagi face à cette pandémie. Montrons-nous digne de cet héritage.

D'ici là, ce que je vous propose, c'est de raconter vos histoires, partagez-les. Ici sur ce blogue, sur Facebook, par courriel, ou sur la plateforme de votre choix.

Grand-parents, écrivez votre histoire ou celles de vos parents à vos petits enfants, une lettre manuscrite, c'est tellement précieux. Parents, racontez l'histoire de l'accouchement à votre progéniture. Faites-les rire. Enfants, appelez vos parents, ils ont surement des tonnes d'anecdotes à vous partager sur votre adolescence (vous y reconnaîtrez peut-être même vos propres enfants). Et le plus beau, c'est qu'on a le temps. Ce temps isolé, il nous appartient de le transformer en occasion de partage.

Ça va bien aller.

commentairesCommentaires

8

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  • ML
    Monique Laberge
    temps Il y a 4 ans
    Quel bel article plein d'humanité et de tendresse. Mille merci, mon fils chéri, de ce beau témoignage sur mon père Edmour Laberge. Il t'aimait beaucoup. Il avait versé des larmes lors de ta naissance, les premières que j'avais vues de lui, et j'en ai été très touchée, comme de ton article aujourd'hui Prends bien soin de toi. Maman XXX
  • FD
    François Drouin
    temps Il y a 4 ans
    Quelle histoire et quel papi il était ! Prends soin de toi m'man, on se voit dans pas (trop) long.
  • SD
    Simon Dubé
    temps Il y a 4 ans
    Vos billets nous font du bien, continuez d’écrire Francois Drouin!
  • FP
    Francine Perreault
    temps Il y a 4 ans
    Merci François pour cet émouvant témoignage. Ces jours difficiles vécus par nos parents ou grands-parents, tu les racontes avec un grand respect. C'est important de se souvenir de leur courage!
    Francine
  • Y
    Yoann
    temps Il y a 4 ans
    Merci pour ce beau témoignage, très touchant. Je tiens à préciser que je suis d'origine espagnole mais je n'y suis pour rien dans la grippe du même nom !
    Mes grands-parents ont survécu à un autre genre de grippe espagnole: la dictature de Franco. Comme beaucoup d'autres, ils ont risqué leur vie en traversant les Pyrénées vers la France pour trouver refuge. Nos grands-parents l'ont pas eu facile... Alors ne nous plaignons pas et apprécions nos vies tranquilles, confinement ou pas! Tu as raison, François, partageons et profitons tant qu'on le peut!
  • FD
    François Drouin
    temps Il y a 4 ans
    @Simon : Merci, c'est apprécié.

    @Francine : C'est un devoir de se rappeler. Votre père était un homme hors du commun. J'ai été chanceux de croiser sa route et d'en marcher un p'tit bout avec lui.

    @Yoann : Merci pour ton témoignage. Ouais Franco, quel salaud. À Barcelone, on voit encore l'impact des balles lors des fusillades franquistes. C'est un devoir de mémoire. Merci pour le partage.
  • RP
    Régen Perreault
    temps Il y a 4 ans
    Très beau texte François. Heureusement pour nous la science et les services de santé ont beaucoup évolués. Ces histoires du passé doivent nous donner le courage d'affronter la présente pandémie avec le plus grand respect de tous les gens qui nous entourent.
  • FD
    François Drouin
    temps Il y a 4 ans
    @Réjean : Merci ! Effectivement, respect est le mot-clé. En restant à la maison, on le fait pour soi, mais aussi pour les plus fragiles qui nous entourent.
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