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Le blogue de Louis Gagnon, par

5 juin 2019 - 15:02

Enseigner

2 Commentaire(s)

Avec un certain décalage, je voulais parler d’une chronique d’un Trudeau quelque chose dans le Journal de Montréal, sur leur site du moins. Ils disaient qu’il n’en pouvait plus d’entendre les enseignants se plaindre.

Cher Monsieur,

Comment vous dire poliment… comment oh grand Dieu retenir les terribles mots que je viens d’effacer pour ne pas faire honte à ma grand-mère?

Comment vous expliquer que… c’est possible, je dis bien possible… que…

…les profs éduquent vos enfants.

Leur apprennent à lire, à écrire. L’histoire. Les sciences. Les maths.

À vivre aussi. En général.

Comment vous dire à quel point vous manquez de respect. En ne respectant pas les gens qui partagent le meilleur du temps de votre enfant dans une journée, en méprisant cette personne, vous vous couvrez de honte.

Enseigner. On y donne beaucoup. On y laisse beaucoup. On y pense beaucoup.

J’ai lu dernièrement une chronique de Camus qui parlait d’un prof qui l’avait marqué et il en faisait l’éloge, disait comment cette personne avait changé sa vie, lui avait ouvert tout un monde, un univers de découvertes, d’apprentissage, de passions futures.

La connaissance, n’est-ce pas fabuleux ! Quand on sait, c’est merveilleux. Peu importe ce qu’on sait.

Quand on crache sur les gens qui nous ont appris… on commet une faute grave.

Un prof donne d’abord, le mot « donne » est important, son savoir, son temps et son énergie pour expliquer, démystifier, augmenter la connaissance, l’appréciation de la vie, de la société, du monde.

….

Le dimanche après-midi, j’enseigne à 4 jeunots, Alexandra, Rémi, Sophie et Éva. Depuis que je suis arrivé ici, ils sont là. Ils étaient là avant et ils seront là après. La semaine dernière, dans le livre de français qu’on utilise, Adosphère 2, le sujet était la poésie.

La poésie.

Avez-vous déjà essayé d’enseigner la poésie? D’en lire? Dernièrement, disons.

C’est pourtant fabuleux.

Jeune, je détestais ça. Un bout plus vieux aussi. Je ne comprenais rien. Je peine encore parfois. Mais, je ne sais pas comment, un jour, je me suis mis à aimer ça.

Je donnais une conférence sur le Québec à l’université Shanda il y a un mois à peu près. J’ai fait ça sur la poésie québécoise et le militantisme des années 70. On a lu des poèmes, je parlais du contexte social, de la révolution tranquille, de Miron, de Godin, de Anne Hébert tiens.

Puis, je leur ai montré l’incroyable vidéo de Michèle Lalonde qui lit Speak White à la Nuit de la poésie en 1969.

Punaise.

Comme disent les Françaises.

Le prof français qui m’avait invité m’a demandé de lui copier la vidéo. Il était sous le choc. Les étudiants aussi. Oh, ils n’avaient pas tout saisi, mais…

Ils avaient tout compris.

Dans la classe avec les 4 jeunots donc, je leur demande s’ils connaissent la poésie.

Avez-vous déjà demandé à un plombier s’il connaît ça les tuyaux?

Les jeunes connaissaient, ce n’est pas une blague, une centaine de poèmes PAR CŒUR.

À 11 ans (Éva 14).

Ils étaient gênés au début, récitaient des petits bouts, la tête un peu penchée, les mains croisées entre les jambes, le dos mou.

Puis au tour de Éva, elle a commencé à en dire un plus long. Elle s’est levée même, comme par respect. Par respect pour les mots, pour ce qu’ils avaient coûté d’écartèlement à écrire.

Mon niveau de compréhension du chinois n’est pas très bon. Je n’ai pas (mais du tout) tout saisi.

Mais je comprenais.

Parce que la poésie c’est toujours la même chose. C’est la voix d’une détresse entendue.

Les jeunes Chinois étudient comme des fous. Les professeurs n’hésitent pas à les frapper (un peu comme nos anciennes religieuses) quand ils n’agissent pas bien et les mêmes professeurs possèdent un respect immense dans la société. Le personnage le plus respecté de toute la Chine est Confucius, un professeur.

Alors quand je leur ai dit qu’on allait lire le plus petit poème niaiseux dans le livre Adosphère 2  (un truc du genre qui fait rimer beau et bateau… bon c’est pas un crime, mais c’était rire du monde quand on compare avec ce qu’ils savaient eux de la poésie), ils ont fait semblant que c’était intéressant.

Rémi lâche-toi les ongles !

Pis parle français ! BA-TEAU !

En criant bien sûr. À Rome on fait comme les Romains.

Ben non.

Donc le quelque chose Trudeau chroniqueur qui a écrit que les profs se plaignent tout le temps… ilala … en Chine, ce gars-là serait disparu de la map ça fait longtemps, enfoncé dans le sol à grands coups de règle sur la noix comme un piquet de clôture à vache dans de la terre molle.

La Chine n’est pas parfaite, vraiment vraiment pas, mais dans chaque cours, chaque jour, quand le prof entre dans la classe, il dit « Tongxuemen hao ! », ce à quoi à quoi les étudiants répondent « Laoshi hao ! » après s’être levés d’un élan commun.

Par respect.

Parce qu’à certains endroits dans le monde, les professeurs sont traités avec respect.

Pas avec mépris et impolitesse par des « margeux » de journal.

Quand on pense à un ancien prof, quand je repense aux miens en tout cas, encore plus à ceux qui m’ont enseigné quand j’étais petit et tannant, je ne peux qu’admirer leur patience, leur dévotion. Parce qu’il y a quelque chose qu’on oublie souvent et c’est capital : les profs, comme les parents, aiment tous les étudiants de façon égale. Bizarre hein.

Rare surtout.

Elle est là, la vraie magie.

Louis

(Salutations à Monsieur Lévesque d’ailleurs, voisin de chronique et ancien professeur, et un difficile à battre, de Lettres)

 

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2 réaction(s)
  • Beau texte, Louis. Et merci pour le clin d'œil...
    Richard - 2019-06-06 08:00
  • Merveilleux témoignage...Merci Monsieur Louis.
    Constance Céline B.
    Constance Céline B. - 2019-06-06 11:07