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13 décembre 2019 - 15:51

Le souper du jour de l’An

Info Dimanche

Par Info Dimanche, [email protected]

En collaboration avec Société d’histoire et de généalogie de Rivière-du-Loup, Info Dimanche vous présente le conte Le souper du jour de l’An d'Olivier D’Arbogast.

Pour le souper du jour de l’An, c’est au tour de Grégoire Meunier de recevoir la parenté. Plus que normal, oui, car il habite sur le bien paternel. Avec Armande, son épouse, on en a discuté; elle avait du temps en avant d’elle pour préparer la réception, la date ayant été fixée à la Toussaint.

L’on viendra des 4e, 5e, et 2e rangs de Saint-Paul-de-la-Croix pour célébrer l’événement. Les jeunes et les adolescents ne viendront pas, l’espace manquant, et aussi ça prend bien entendu quelqu’un pour garder les tout-petits. La fête de Noël revêt à cette époque (1920-1930) moins d’importance que celle du jour de l’An. Pépère Arthur et Mémère Florence avancent en âge. Ils se disent en bonne santé et capables de passer une soirée en famille. Vous avez compris que c’est Grégoire qui s’occupe des vieux.

Grand-mère Florence jette un œil sur ce qui se passe dans la maison pendant qu’Armande et Grégoire font le train. L’aïeule se voit confier la cuisson des aliments et l’épluchage des pétaques : ça va en prendre une grande chaudronnée, sinon deux. Tant qu’à Arthur, il se dandine dans sa berceuse, sise en face de la fenêtre à carreaux qui donne sur le nord. Il se limite à des activités hivernales peu exigeantes : il souffre de rhumatimes inflammatoires.

L’heure avance, le soleil vient de se coucher, il fait froid. Monique, l’aînée du couple, s’occupe à garder le petit dernier-né de la famille, Paul-Henri. Elle accourt subitement dans la cuisine.

− Grand’man, avez-vous entendu les grelots?
− Ce doit-être Charles-Auguste, lui répondit la vieille dame. Y sont toujours de bonne heure eux autres. Grimpe pas su’a chaise! Tu vas déchirer la belle jupe que je t’ai faite; celles qu’on a fait venir de chez Dupuis Frères ne sont pas plus avenantes.
N’écoutant pas, elle monta pour voir et dit :
− Y sont trois.
− Descends de là, je t’ai dit! reprend l’aïeule, également marraine de Monique. Au même moment, on frappe à la porte, c’est Mary, la femme d’Auguste, Catherine la vieille tante et Isabelle, l’aînée de Charles-Auguste, qui l’ont récompensée en l’emmenant avec elles!
− Elle est bien vaillante!
− Venez vous dégreyer1, lance la vieille dame.
− Mettez vos manteaux sur le lit de la chambre de la visite.
À son tour, le vieux Arthur prend la parole :
− Eh ben, les créatures, vous êtes pas gelées par un pareil frette2?
Mary rétorque :
− Avec des briques chaudes su’é pieds, un bon capot de chat, pis une bonne peau de carriole, y a pas de danger. La femme de Charles-Auguste est pétante de santé, avec ses 240 livres.
Arthur reprend :
− Grégoire, as-tu trouvé une place pour dételer le joual?
− Ça doué3 ben, y s’occupe toujours comme il faut de la visite!

Viennent ensuite Charlemagne accompagné d’Alberte, sa femme, Léonne et sa moitié, Olivier, tous arborent un beau teint rosé. En passant, elle n’est pas plus petite que Mary. Toutes les deux portent une robe noire, même pour l’occasion des Fêtes. Les catalogues Sears, Eaton et Dupuis n’en proposaient pas dans les grandeurs 48 à 52, et rien que du blanc et du noir. Le rouge clair, il n’en est à peu près pas question. Baptiste tarde à venir, on s’inquiète.
− D’habitude y’é pas en retard, lance Arthur.
− On n’a jamais attendu après!
Une demi-heure plus tard, c’est au tour de Grégoire de s’enquérir :
− Oussé quié ben4? Y a pas de presse encore, mais ça m’inquiète tout ça. J’espère qui a pas renversé avec son borlot5, dans le croche chez Oscar à Gédéon. C’est un trou où il se ramasse beaucoup de neige.

Las d’attendre, Grégoire et Léonce partent à la rencontre de Baptiste.
− Comme de fait, les menoires6 du berlot sont cassées, pis y é resté pris dans le croche à Omer. Le cheval est à moitié dételé.
− Fais toé z’en pas Baptiste! On va aller crir7 une voiture, pis apporter des outils et de la broche pour réparer les menoires de ton borlot.

Pendant ce temps, les dames ne sont pas en reste. Elles trouvent beaucoup d’agrément à boire les petites santés que leur offre Amanda. Grand-mère Florence possède une bonne réserve de vin de pissenlit. Une heure plus tard, tout est radoué8 et nos hommes entrent ragaillardis. Tout comme leurs légitimes, ils ricanent et rigolent.

− Un autre ti-blanc? offre Grégoire.
− On a ti le temps avant souper? de s’informer Léonce.
− Voyons, té bon pour un autre.
− Ousséque9 tu le prends?
Question à la mode, en ce temps de prohibition. La demande reste sans réponse. Grégoire opérerait-il un alambic? Armande brise le court silence par :

− Tous à table! À ce que l’on constate, tout le monde est à peu près au même taux d’ébriété. Maintenant que les enfants ont soupé, le tour des adultes arrive. Tout le monde prend alors une place. On sert la soupe au barley10.
− Y en a pas comme Armande pour la soupe, lance Mary sans perdre un instant.
− Mais merci pour les autres plats.

Il y en a qui se servent deux fois. Vient ensuite le plat de résistance : des tourtières, un rôti de porc accompagné d’un morceau de chapon. Monique a pilé les patates. Armand a sorti les marinades, le catchop11, la purée d’atocas et les bettes. Pour la circonstance la nappe, tissée en lin à motifs suédois, orne la table. Mathilde, la femme de Baptiste, a un secret à nous confier : un autre silence se fait… C’est pour le mois de juin. On la félicite de part et d’autre.

− J’espère que tu n’as pas été trop ébranlée quand tu as renversé Omer, lui dit Mary.

On passe aux desserts : gâteau aux fruits, tarte au sucre, bagatelle, crème fouettée, confiture aux fraises des champs. Le tout arrosé à volonté de crème douce. Le vieil Arthur se lève chambranlant, tout le monde se tait.

-    Je suis ben content que vous soyez toutes icitte à soir. Je vous souhaite de rester en bonne santé et d’avoir encore de bonnes récoltes pour l’année qui vient.

De grosses larmes dévalent sur ses joues ridées; il dit :

−     Je vous bénis au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Sur ce, il manque s’asseoir à côté de sa chaise, tellement l’émotion est forte. Comme un éclair, la table se tasse de côté et les chaises s’empilent. Vous avez deviné que la soirée va commencer.

− Tout le monde en place pour un set carré!

Les hommes ont enlevé leur veston bleu marin, sans doute celui qu’ils avaient à leurs noces. Ils portent tous une chemise blanche avec cravate rouge.

– Rentre ta chemise dans tes culottes, lance Mary à Auguste.

La table est mise!

Léonce a sorti son violon et l’accorde du mieux qu’il peut. Il s’apprête à câler12 un set mais Mathilde est réticente.

− Je veux bien danser, mais vous savez ce que monsieur le curé a dit au sujet de la danse.

−     Envoye! Passe par là-dessus et viens nous trouver! Vas-ti falloir astheure qu’on s’accuse à confesse d’avoir du fun? s’informent d’aucuns.

Les enfants sont alignés dans l’escalier peint en vert. Ils regardent les adultes : « Main gauche, main droite, les hommes au milieu, les femmes autour, petite promenade, choisissez votre compagnie et swingne13 la baquèse14 dans le fond de la boîte à bois! »

Les enfants éclatent de rire. Grégoire leur fait alors signe d’aller se coucher, l’heure avance. La soirée reprend de plus belle, l’alcool aidant. Mary et Olivia dansent ensemble sous le regard amusé des enfants, qui voient maintenant le spectacle par le grillage des systèmes de ventilation sis au deuxième étage. La maison en tremble, on se demande si la théière va rester sur le poêle à bois, tellement ces deux grosses dames déplacent de l’air.

Minuit sonne, tout s’arrête net, on se saute au cou et s’embrasse en se souhaitant « Santé ! Bonheur! »
Hiver 2011
_________________
1)     dégreyer = Québécisme désignant le fait d’enlever ses vêtements d’extérieur.
2)     frette = Ancienne prononciation du mot froid, encore utilisée au Québec. Son origine viendrait du vieux français « freid », mot latin qui se transformera en froid dans la langue française.
3)     doué = Déformation phonétique de doit (devoir).
4)     ousséquiében = Déformation phonétique québécoise de « Où est-ce qu’il est? »
5)     borlot = Déformation phonétique québécoise de berlot qui désigne une voiture d’hiver, à un ou deux sièges, faite d’une caisse rectangulaire plus ou moins profonde, posée sur des patins bas et utilisée pour le transport des marchandises et des personnes.
6)     menoires = Québécisme désignant un limon, c’est-à-dire chacune des deux pièces de bois fixées à l’avant d’une voiture et entre lesquelles on attelle le cheval.
7)     crir = Déformation phonétique québécoise du verbe quérir.
8)     radoué = Déformation phonétique québécoise du verbe radouber = remettre en état.
9)     ousséque = Déformation phonétique de l’expression Où est-ce que?
10)     barley = Mot anglais utilisé au Québec pour désigner de l’orge mondée. Vient du vieux français barlei.
11)     catchop = Déformation phonétique québécoise du terme anglais catchup qui désigne une sauce piquante dont l’un des principaux ingrédients est la tomate.
12)     câler = Québécisme issu du verbe anglais to call = annoncer, réciter les figures d’une danse.
13)     swingne = Mot anglais qui, au Québec, désigne les mouvements gracieux d’une danse.
14)    baquèse = Québécisme désignant une personne grasse et courte.

Olivier D’Arbogast est le nom de plume de monsieur Georges Levasseur de Rivière-du-Loup qui, depuis 2001, a publié une cinquantaine de textes similaires dans le Bulletin Le Louperivois édité par la Société d’histoire et de généalogie de Rivière-du-Loup. En 2017, ces chroniques, rédigées dans le langage du terroir savoureux de nos ancêtres, ont été regroupées en un volume de 224 pages sous le titre de Vie et truculences d’hier. Cette publication est disponible au local de la SHGRDL.

Une collaboration de la

Société d’histoire et de généalogie de Rivière-du-Loup

67, rue du Rocher, Rivière-du-Loup (QC)  G5R 1J8

Facebook et http://www.shgrdl.org/

 

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