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Le blogue de Richard Levesque

10 janvier 2013 - 10:50

Mademoiselle Brind’amour

10 Commentaire(s)
Elle a été dans l'enseignement pendant plus de trente ans.  Elle a connu les écoles de rang avec la salle de classe munie du poêle à bois, la chambre-cuisine toute petite et un peu sombre, la cave-salle de récréation, la cour entourée d'une clôture de pieux, et les cabinets en plein air adossés au hangar à bois de chauffage.  À cette époque, les commissaires lui payaient $600. par année, logement et combustible fournis; elle payait sa nourriture et les cadeaux de Noël pour ses élèves.  Elle avait seize ans, de jolis yeux et un amoureux secret.  Quand elle en parle aujourd'hui, c'est bien plus de la nostalgie que des plaintes qu'il y a dans sa voix...

Elle a connu les amorces de la Révolution tranquille , l'enterrement du Département de l'Instruction publique par les jeunes loups du  Ministère de l'Éducation, la concentration des écoles, la venue des premiers autobus jaunes...



[caption id="attachment_1247" align="aligncenter" width="449" caption="Photo: Omer Beaudoin–Fonds du ministère de la Culture et des Communications"][/caption]



Elle a dû réapprendre le français et l'arithmétique, se persuader qu'on apprenait mieux sa langue en ne l'écrivant pas, se recycler grâce aux cours de l'éducation permanente.  Elle est retournée sur les bancs de l'école, elle qui se tenait sur la tribune depuis tant d'années déjà; elle a suivi des cours de l'un de ses anciens élèves, elle a troqué son brevet "B" devenu méprisable pour un fragile brevet "A" puis pour des diplômes bien modernes de psychopédagogie.


Elle a passé par-dessus la hargne et la haine, les affrontements et les grèves, les changements incohérents, les nouveautés éphémères, les programmes-cadres vides de substance, et tout le reste.  Elle a surmonté le fonctionnarisme et la systémisation, elle est demeurée fidèle au seul principe pédagogique encore applicable de sa vieille religieuse de maîtresse de couvent:  l'amour.  Elle aimait les enfants, elle aimait enseigner, elle aimait la vie.


Et chaque jour «ouvrable» (mais son coeur à elle était toujours disponible comme ses connaissances et ses explications), elle se rendait en classe avec enthousiasme, comme si ce jour-là était le plus important de sa vie.  Elle attendait avec impatience l'arrivée des monstres jaunes, regardait descendre ses petits chargés de grosses boîtes à lunch et de petits sacs de livres et de cahiers, puis se dépêchait de leur dévoiler les nouveaux secrets merveilleux qu'ils venaient, ce jour-là, décoder avec elle.


Chaque enfant lui était comme une fleur nouvelle à faire éclore en fruit, chaque ignorance lui paraissait un défi, chaque sourire d'enfant lui serrait le coeur de reconnaissance et de tendresse.


Elle ne s'est jamais mariée.  Elle a plusieurs fois seize ans, de beaux yeux encore mais cachés par d'épaisses lunettes, et plus d'amoureux secret.  Elle a encore de la religion et croit encore aux vertus de la dictée, aux bienfaits des leçons d'hygiène et à la nécessité du calcul mental même avec l'invention des calculatrices et des ordinateurs.


Mais elle ne donne plus de cadeaux à ses élèves pour Noël.  Et ses élèves ne lui apportent plus de bouquets de pissenlits et de marguerites les midis de mai, avant la prière du mois de Marie.  Et les parents de ses élèves ne viennent plus l'inviter avec respect à leur faire la faveur de venir dîner chez eux le dimanche après la messe.


Et monsieur l'inspecteur n'écrit plus, de son écriture savante, dans le beau cahier à couverture noire qui s'enrichissait d'année en année.


Et monsieur le curé ne vient plus distribuer aux petits les bulletins soigneusement remplis et parfois sévèrement annotés, que les parents devaient signer et qu'ils signaient parfois d'un X...


Pourtant chaque jour «ouvrable», elle regarde encore les monstres jaunes qui passent devant sa fenêtre, pleins de petits enfants avec de gros sacs à dos, et elle rêve encore des mondes immenses qui doivent se révéler aux jeunes intelligences.


Elle est heureuse, malgré tout…


Elle porte bien son nom, mademoiselle Brind'amour.



Période de modernisation à tous les niveaux entreprise par le gouvernement du Québec au début des années 1960.  Entre autres changements, cette modernisation va faire disparaître les écoles de rang ou de quartier, où une institutrice enseignait à une trentaine ou une quarantaine d'élèves, et va faire apparaître les "polyvalentes" —ces écoles de plusieurs milliers d'élèves vers lesquelles de vastes autobus jaunes transportent les enfants.

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10 réaction(s)
  • Le texte en italique à la fin est une note explicative pour l'expression "Révolution tranquille" utilisée au début du deuxième paragraphe.

    Mon texte se termine avec la phrase: "Elle porte bien son nom, mademoiselle Brind'amour".
    Richard - 2013-01-10 12:21
  • Belle histoire, j'ai eu peur pour rien... Je croyais encore voir arriver une de vos énigmes diaboliques...

    Votre talent de conteur est vraiment indéniable et si l'histoire est de vous, vos talents d'écrivain également. Merci de me faire vivre ces merveilleux moments, M. Levesque.
    Annie - 2013-01-10 12:39
  • @Annie: sauf indication contraire, toutes mes histoires sont de moi... Mais pas les énigmes, que j'adapte seulement. merci pour les compliments!
    Richard - 2013-01-10 15:08
  • On a tellement l’impression de découvrir votre dame Brind’amour que j’en suis à me demander (et je ne crois pas être la seule) si elle est vraiment un personnage fictif.

    Vous a-t-elle été inspirée de plusieurs professeurs que vous avez connus ou si cette personne existe ou a vraiment existé sous un autre nom? On a tellement l’impression de la découvrir, devinant son dévouement et tous les sacrifices qu’elle a dû faire.

    Si tel est le cas, je suis convaincue qu’elle a dû être un élément déterminant dans la vie de beaucoup de ses élèves.

    Ceci étant dit, c’était bien avant le temps des accommodements raisonnables et avant qu’on enlève le crucifix de nos écoles…
    M. Thériault - 2013-01-11 11:05
  • Quel beau souvenir Richard!
    Je me revois dans ce temps où le jaune était celui de l'orange que je retrouvais à Noël dans mon bas de laine.
    Mieux je retrouve dans votre narration, cette Mademoiselle Brind'amour dont je fus un temps l'amoureux secret.
    Dommage que ce temps soit révolu car aujourd'hui en traversant la rue, je dois me méfier de ces méchants autobus jaunes qui parfois m'obligent à faire vite de peur de périr sous leurs énormes roues.
    S'il ne faut pas craindre l'avenir dit-on, rien ne nous empêche de regretter le passé et ces histoires que ne comprendront jamais les jeunes d'aujourd'hui.
    Dommage!
    La Palice - 2013-01-11 21:30
  • @ M. Thériault: comme tu l'as deviné, il y a dans mon personnage des éléments de plusieurs "vraies personnes"... Disons que j'ai essayé de synthétiser en un seul personnage ce que j'ai pu observer au temps des écoles du rang... Dont l'école #11 du coin Lamy, où j'ai vécu bien des heures de pur bonheur! D'ailleurs ce travail, de "condenser" en un seul personnage, un seul lieu, un seul moment... plusieurs personnes, endroits ou événements, n'est-ce pas l'essence même du travail du romancier, du conteur? Je le crois, pour ma part.

    @ La Palice: il faut souligner votre retour, cher La Palice! Vous nous avez manqué à tous. je soupçonne que vous étiez quelque part à travers le vaste monde, curieux de tout et toujours en train d'agrandir encore grande culture...
    Richard - 2013-01-12 15:01
  • Je le crois aussi… et je peux vous dire que c’est du vrai beau travail.

    Votre dame Brind’amour est si vraie et si crédible que j’avais l’impression de lire en elle comme dans un livre ouvert tellement j’y croyais. Comme quelqu’un qui nous est proche...

    Bravo pour le fin observateur et la sensibilité que vous avez réussi à nous transmettre.
    M. Thériault - 2013-01-12 17:28
  • J'ai trouver cela très beau ma mère a enseigner à l école numéro 12 dans le canton de Saint Hubert dans les années 1945 et elle nous en parle souvent très beau moment de sa vie.
    Annie - 2013-01-13 13:22
  • C'est plaisant à lire, ça nous montre bien comment ça se passait pour les professeurs dans ce temps-là !
    Tristan - 2013-01-14 17:13
  • L. Lavoie
    L'école de rang, j'y ai fait ma premìère année avec Lucie ma maîtresse d'école. Une jeune fille rousse, douce. Si je parlais trop, elle me collait une gomme sur le nez; quelle honte! Et des rires de mes compagnons et compagnes de classe.. Ha! le beau souvenir. Merci M. Levesque.
    LISE lAVOIE - 2013-01-18 17:41