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Le blogue de Richard Levesque

27 septembre 2012 - 10:26

Autour du Ber

3 Commentaire(s)
Note de l’auteur :  Vous aimez les histoires?  Certains d’entre vous ont peut-être lu certaines de mes histoires, soit dans les LÉGENDES DE LA RIVIÈRE DU LOUP, soit dans les CONTES ET MENTERIES DU BAS-DU-FLEUVE.  Vous aimeriez que je vous raconte d’autres histoires?  En voici une.  Si vous l’aimez, dites-le moi : ça me donnera le goût de vous en raconter d’autres…

Autour du ber



Mon histoire commence il y a pas mal longtemps.  En ce temps-là les trains étaient encore à vapeur, le télégraphe était plus courant que le téléphone, la paroisse de Saint-Ludger n’avait pas encore vingt ans.
Bien des gens pensent qu’il n’y avait déjà plus de fées ou de génies à l’époque des premiers trains, aux premiers temps du télégraphe…  Ils se trompent, évidemment.  Vous et moi, nous savons que les bonnes fées, les méchantes sorcières et les génies de toutes sortes ont toujours existé et existeront toujours.  Seulement, il leur arrive de changer de nom, d’apparence et d’habits.  À l’époque dont je vous parle, par exemple, on les appelait surtout des anges ou des démons.

Or donc, un peu avant que le siècle d’avant n’atteigne son quart, un petit garçon est né pas loin d’ici.  Et comme il arrive parfois dans notre monde de mécréants et d’incrédules, il s’est trouvé que ce jour-là des sorciers et autres diables tenaient congrès près de la rivière du Loup.  L’arrivée de ce nouveau-né les a dérangés, ne me demandez pas pourquoi!

Toujours est-il que ces méchants se sont transportés dans le rêve de la nouvelle maman, qui venait de s’endormir dans son grand lit, la main encore posée sur le bord du berceau où dormait son bébé.

Il faut dire que les engeances méchantes se dissimulaient souvent dans les rêves des humains.  Comme ça, c’était moins dangereux pour eux.  Car si les humains pouvaient les voir avec les yeux ouverts, ils pouvaient aussi les chasser avec un signe de croix ou quelques gouttes d’eau bénite.

La bonne maman donc, dans son rêve de nouvelle accouchée, voyait tout le sabbat réuni autour du ber.  Ces maudites bêtes avaient eu l’idée, imaginez-vous donc, d’apporter des cadeaux de leur façon au nouveau-né!

—Toi, dit le sorcier Gripette en pointant son doigt crochu vers le berceau, tu ne seras jamais riche!  Tu vas travailler pour des petits salaires tout au long de ta vie.

—Toi, tu ne seras pas un séducteur, dit un démon bossu en passant sa main sale sur le visage du bébé.  Tu ne feras pas beaucoup rêver les femmes, ajouta-t-il en riant d’un rire grinçant.

—Toi, tu vas avoir de la misère!  dit le sorcier Grognon en soufflant sur le bébé.  Tu vas travailler dans des coquerons sans air, sans lumière et sans confort, avec de vieux outils, souvent tu te feras crier par la tête.  Mais pour les compliments, tu n’en recevras pas souvent!

—Toi, ricana le diable Vauvert en touchant la jambe du bébé, tu vas marcher à pied, par toutes les saisons et par tous les temps.  Le confort des voitures, ce n’est pas pour toi!

—Toi, ajouta la sorcière Bavasse en jetant de l’ombre sur le berceau, tu resteras obscur toute ta vie.

—Toi, dit une grosse diablesse dont j’oublie le nom, tu auras un projet cher à ton cœur que tu ne pourras pas mener à terme.

—Toi, conclut le plus méchant des diables, tu porteras mon nom : tu t’appelleras MAUVAIS! En disant cela, avec son doigt de feu, il écrivit Mauvais sur le front du bébé, qui se mit à pleurer.

Aussitôt la maman se réveilla, un peu troublée sans trop savoir pourquoi, car elle ne se rappelait plus les détails de son rêve.  Le bébé vagissait doucement.  Elle le berça quelques instants, et il se rendormit en faisant des bulles.

La maman aussi se rendormit, et elle se remit à rêver.  Mais cette fois ce n’était plus des sorciers et des démons qui habitaient son rêve. Autour du ber, il y avait maintenant des anges et des élus.  Ils avaient été prévenus par le petit ange gardien du nouveau-né, et ils venaient à leur tour lui apporter des cadeaux. Or, nous le savons vous et moi, les anges et les élus n’ont pas le pouvoir de défaire ce qu’ont fait avant eux les démons et les sorciers, mais ils peuvent ajouter, ils peuvent ajuster…

—Toi, dit le vieux saint Patrice, tu n’auras pas de trésors d’or et d’argent, mais tu seras toujours riche parce que tu sauras toujours admirer et t’émerveiller.  Tu ne t’ennuieras jamais, ajouta-t-il en pointant son vieux doigt noueux vers le bébé.

—Toi, dit un bel ange blond en passant sa main sur le visage du petit, tu auras la beauté de l’esprit.  Tu seras le miroir où vont se réfléchir les femmes et les hommes de ton temps.

—Toi, dit saint François en soufflant sur le bébé, tu ne sentiras pas ta misère.  Dans tes bureaux étriqués et avec tes outils vétustes, tu produiras des souffles d’air et de lumière qui vont aérer et éclairer autour de toi.  Et l’on se souviendra encore de toi quand seront oubliés ceux qui te criaient par la tête!

—Toi, dit saint Christophe en touchant la jambe du bébé, tes marches à pied vont te garder mince et vif, et te permettront de voir ta ville et ses paysages mieux que tous ces gens en voiture qui ne voient rien parce qu’ils n’en ont pas le temps.

—Toi, ajouta un ange qui tenait dans ses mains un flambeau, tu resteras discret, mais tu mettras en lumière les qualités et les réussites des autres.  Tu vas rester humble, mais tu vas rencontrer des rois, des reines, des impératrices, des chefs d’états, des grands de ce monde.

—Toi, dit saint Ludger, il est vrai que tu ne pourras mener à terme un projet cher à ton cœur.  Mais tes concitoyens vont donner ton nom au plus beau coin de notre paroisse, afin que leurs enfants et leurs petits-enfants comprennent l’importance de ton œuvre et de ton amour pour ta ville.

Alors le plus beau des anges s’approcha et, de son doigt de lumière, il tourna la majuscule, la première lettre du nom inscrit sur le front du bébé.

—Toi, dit-il, tu ne t’appelleras pas Mauvais.

Dans son berceau, le bébé s’agita, chatouillé par le doigt de l’ange.  La maman se réveilla, tout heureuse sans trop savoir pourquoi; elle se souvenait d’avoir rêvé, mais ne se rappelait plus les détails de son rêve.  Sauf un, un seul détail…

D’ailleurs Monsieur Bérubé fut un peu étonné quand, demandant à sa femme quel nom elle voulait donner à son bébé, elle lui répondit qu’elle voulait absolument l’appeler Bauvais.  C’est un drôle de prénom; d’ailleurs le curé s’est trompé en l’inscrivant au registre des baptêmes : il a écrit BEAUVAIS, avec un « e ».

Voilà, c’est la fin de mon histoire.  Les mécréants pourront toujours dire que ce que je vous ai conté là, ce n’est qu’une menterie de plus à mon actif.  Mais vous-autres, vous savez bien que ça pourrait être vrai.  Puis comme je le dis toujours, ce qui pourrait être vrai, des fois, c’est plus vrai que juste la pure vérité…

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Toutes vos réactions

3 réaction(s)
  • Et la charade, vas-tu nous donner la réponse?
    Ben - 2012-09-27 16:46
  • Bon, voici la réponse. Mon premier est MAROIS, soit un féminin singulier (MA) avec un masculin pluriel (ROIS). Mon deuxième, comme l'a si bien résolu M. T., est CHAREST, soit l'alliance d'une voiture québécoise (CHAR) et de celui qui voit le point du jour (EST). Mon troisième est LEGAULT. Si on ajoute une esse à sa première moitié on obtient LEGS, et si l'on ajoute une hache à sa deuxième moitié on obtient HAU(L)T... Et un haut legs, ça doit faire un bel héritage.

    J'avoue qu'elle n'était pas facile, mais j'aurais cru, sachant que "Mon tout est une histoire d'élections" et après que CHAREST ait été trouvé, que vous devineriez le reste...

    Ceci dit, vous m'écrivez beaucoup au sujet de mes énigmes, mais moins au sujet de mes textes. Est-ce que mon petit conte vous a plu?
    Richard - 2012-09-27 18:49
  • Et bien moi, je l'aime cette histoire du Ber et du petit bébé Beauvais!
    Que ce soit sous l'action des Anges et Démons ou de la formation de ces premiers circuits de neurones (*), comment un bipède ressent les événements fortuits de sa vie demeure à la fois mystérieux, fascinant, ultra-important parce que déterminant. S'il y a une ultime motivation à observer, réfléchir, chercher, philosopher et faire de la science c'est bien celle-là!
    (*) http://fr.wikipedia.org/wiki/Amygdale_%28cerveau%29

    L'autre matin, je fis pleurer une femme.
    Horreur, incompréhension et stupéfaction; surtout pour moi qui, pour toutes les joies qu'elles m'apportent quotidiennement, les admire, les aime, les respecte, les honore, les vénère, les hume!
    Jamais, au grand jamais, je ne voudrais leur causer le moindre désagrément.

    Mais voilà: dans ma gaucherie, ce que j'avais intentionné comme agréable farce la fit pleurer.

    "Cent fois sur le métier, remets ton ouvrage" disait Boileau... dans, justement, "L'Art d'Aimer" ??
    Louis-Philippe Thouin - 2012-10-25 08:01