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Le blogue de Richard Levesque

24 septembre 2020 - 05:30

Regardez le vieil arbre

3 Commentaire(s)

Regardez le vieil arbre.  C’est un soldat en guerre.  Cette guerre dure depuis longtemps pour lui :  elle a commencé un jour de printemps du début de l’autre siècle.  Il a toujours été en guerre.  Depuis que sa minuscule pousse a jailli à l’air libre, il est en guerre.  Jusqu’ici il a réussi à gagner toutes les batailles, mais je sais bien qu’on peut gagner toutes les batailles et perdre la guerre.  Car je suis moi aussi un vieil arbre.  Depuis mon premier soupir à l’air libre, depuis mon premier cri, je suis en guerre.  

Au début j’étais mieux protégé pour me défendre.  Mon ennemie dispose d’armes innombrables, mais j’avais les ressources nécessaires pour contrer tous ses coups.  Maintenant mes boucliers s’amincissent, mes défenses s’affaiblissent, et même les batailles que je gagne me laissent un peu plus vulnérable.

L’arbre a sans doute gagné plus de batailles que moi, car il a plus de cicatrices.  Il a perdu des branches, son tronc est troué par endroits, son écorce tombe comme la peau morte d’un serpent.  L’arbre n’est pas différent de moi, ni de tous les êtres vivants.  Nous avons une ennemie commune.  Elle s’appelle Mort.

Elle nous attaque dès notre arrivée en territoire de Vie.  Ses premières armes contre nous s’appellent rougeole, varicelle, coqueluche, rubéole, scarlatine, oreillons, sans compter les nuées de rhumes, grippes, otites, gastro-entérites…  Nous résistons de toute la force de notre innocence. Nous sommes neufs, aucune égratignure encore, et sur nos petites défenses s’ajoutent toutes les fortifications élevées par nos parents.

Puis l’ennemie diversifie ses attaques.  Encéphalite, diphtérie, hépatites, tuberculose, zona, typhoïde, tétanos, intoxications, infections diverses, elle attaque parfois ici, parfois là, sans prévenir.  

Pour l’arbre, l’ennemie a d’autres types d’armes :  rongeurs, chancres, moisissures, nodules, polypores, acariens, cochenilles, pucerons, agriles…

D’ailleurs les plus vicieuses des armes de notre ennemie commune sont celles qui se servent de la nature elle-même : accidents, crimes, foudre, inondations, tornades, incendies…

Parfois elle déploie des invasions de grande envergure :  cancers, peste, choléra, sida, ébola, virus divers, virus mutants.

J’ai eu la chance de n’être attaqué que par des armes légères.  C’est ainsi que j’ai gagné toutes mes batailles.  Il en va de même pour tous ceux qui m’entourent.  Il en va de même pour le grand arbre, mon ami.  Nous sommes des vétérans.  Nous n’avons pas de médailles, mais des cicatrices.  Je jette mes bras autour du tronc de mon ami.  Mes bras n’atteignent même pas la moitié de sa circonférence.  

Tout autour de nous je vois d’autres guerriers qui résistent, qui s’accrochent, qui refusent de tomber.  Végétaux, animaux, toutes les formes du vivant.  Nous sommes tous des soldats, nous sommes tous en guerre.  Certains sont bien mal en point, d’autres ont encore toutes leurs forces.  Mais c’est seulement qu’ils n’ont pas gagné autant de batailles.

On peut gagner toutes les batailles et perdre la guerre.  Mais cette guerre n’est pas finie, elle ne finira jamais peut-être.  L’arbre et moi nous allons nous battre encore et encore.  Et nous allons gagner toutes les batailles, sauf notre dernière.  En attendant, nous continuerons à produire des fruits.  Et quand nous aurons perdu notre dernière bataille, ceux qui nous suivent continueront.  Car la Mort peut bien faucher autant qu’elle veut, il restera toujours une minuscule pousse, une larve dans un cocon, un petit d’homme pour tenir le territoire de Vie.

 

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3 réaction(s)

  • Les Années se suivent
    Mais ne se ressemblent guère
    Qui l’eût cru ?
    Il y a un an à pareille date
    Que le monde serait ainsi chaviré
    Que tant de projets, plans et souhaits
    Seraient subitement et partout arrêtés

    D’abord retardés
    Pour quelques mois
    Avions-nous souhaité
    Mais une demie année s’est depuis écoulée
    Aujourd’hui, personne n’ose plus prophétiser
    Ni même tenter d’imaginer
    Ce que nous réserve la Vie dans une autre année
    * * *
    Mais si ce Covid offre pour tous une Leçon
    C’est dans notre Philosophie que nous tous l’apprenons
    Difficile mais simple est cette Leçon
    Rien ne sert Vouloir Contrôler
    Dame Nature veut qu’on Apprenne à s’Adapter
    “Adieu veau, vache, cochon, couvée !”
    La Fontaine fît Réaliser
    À Perrette qui avait trop présumé
    * * *
    Mais alors, faut-il se résigner à désespérer ?
    Non! Pas du tout! Mais simplement à Accepter
    Ce que Dame Nature depuis toujours nous a donné
    Sans frais, généreusement de sa pure féminité
    Satisfaite que nous ayons enfin appris à l’Apprécier

    LOUIS-PHILIPPE - 2020-09-26 09:30
  • Bonjour Richard, déjà plus de 20 ans que je quittais le cégep. Maintenant, je fais de l'horticulture, de la musique et de la création littéraire. Merci de m'avoir encouragé!
    Véronique Bastille - 2020-09-26 12:47
  • Louis-Philippe, je reconnais bien là ta verve poétique légendaire... Et ta sagesse.

    Véronique, ton mot me fait un plaisir immense. Et je trouve donc qu'il y a une belle harmonie entre horticulture, musique et création littéraire! Alors je t'encourage encore plus!
    Richard - 2020-09-26 21:06