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Le blogue de Richard Levesque

3 janvier 2019 - 10:07

L’Odyssée d’un hibou

2 Commentaire(s)

Il était une fois, dans un pays bien froid, une maman-hibou qui s’était égarée.  Elle venait de faire son nid dans une grande épinette et elle se préparait à pondre ses œufs quand une tempête énorme avait commencé à soulever la neige, à casser les branches, à hurler comme des loups quand ils hurlent à la lune.  La maman-hibou fut jetée en dehors de son nid, et le nid lui-même fut emporté par le vent.  La maman-hibou réussit à grand-peine à déployer ses ailes, et alors le vent l’emporta comme un grand papillon.  Il l’emporta au-dessus de sa forêt natale pleine de sapins, d’épinettes, d’érables et de merisiers.  Il l’emporta par-dessus des lacs gelés, des rivières immobilisées par les glaces.  La maman-hibou avait beau se défendre, essayer de battre des ailes, tourner la tête pour essayer de voir où elle était, peine perdue.  Le vent était trop fort.  Il l’amena, toujours ballottée comme un chiffon de papier, jusque dans ce pays bien froid où il n’y avait que de la neige, de la glace, encore de la neige et quelques arbres rabougris.

Puis le vent tomba comme si le ciel lui-même reprenait son souffle.  Et la maman-hibou put se poser sur un monticule de neige.  Elle était complètement épuisée, elle avait des plumes cassées, elle avait mal partout.  C’est à grand-peine qu’elle réussit à se traîner vers un drôle de nid qui était là, tout proche…  Elle y parvint, pondit un œuf (un seul) puis se coucha sur le côté et mourut d’épuisement.

Quelques minutes plus tard, il y eut comme un froissement dans l’air.  C’était un grand oiseau blanc, un harfang des neiges qui rentrait à son nid.

Le grand harfang était bien triste, car il venait de perdre sa compagne entre les dents pointues d’un énorme loup gris.  Il revenait désespéré jusqu’à son nid vide, son nid qui resterait toujours vide…

Imaginez sa surprise quand il trouva la maman-hibou couchée sur le côté, déjà un peu raidie de froid.  Il la poussa hors du nid et fut encore plus surpris de trouver un œuf.  L’œuf était encore tiède parce que la maman-hibou, couchée sur lui, lui avait donné sa dernière chaleur…

Le grand harfang, tout de suite, se mit à couver l’œuf.  Il avait faim, mais il ne quitta jamais son nid pour aller manger.  Il resta pour tenir l’œuf au chaud tout le temps qu’il fallut.  Et puis un jour…

Et puis un jour, il sentit comme un frémissement, puis il y eut un léger craquement.  Alors le grand harfang se leva avec précaution et sortit du nid.  À travers la coquille de l’œuf, il vit poindre un tout petit bec.  Puis une petite tête se montra, toute humide et toute nue, puis la coquille finit de se casser et un petit hibou tout laid, tout faible, roula dans les plumes douces et tièdes qui tapissaient le fond du nid.

Le grand harfang n’avait jamais vu de petit si petit, si laid, avec de si grands yeux bruns.  Mais ça ne fait rien, il l’aima quand même tout de suite, le petit goinfre.  Car aussitôt né, le petit hibou se mit à piailler en ouvrant grand le bec!

Alors le grand harfang, un peu engourdi par tout le temps où il était resté immobile à couver, prit lentement son envol.  Cela fit un doux froufrou.  Bientôt il aperçut, de ses yeux d’or, un couple de lemmings qui couraient dans la neige.  Il fondit sur eux, les crocheta de ses serres puissantes, les avala d’un coup de bec.

Puis il revint au nid et, dans le bec grand ouvert du bébé hibou, il régurgita ce délicieux repas.

Ainsi, pendant des jours, le grand oiseau blanc comme la neige apporta des montagnes de nourriture au petit oiseau gris comme l’écorce.  Et le petit oiseau grandit peu à peu, se couvrit de plumes qui maintenant tiraient vers le brun couleur de terre.

Et puis un matin le petit oiseau, devenu bien plus gros et bien plus beau, sauta par-dessus le rebord du nid.  Il marcha un peu, maladroitement, sur la neige durcie…  Puis il étendit ses jeunes ailes, se mit à courir et soudain s’envola dans le ciel.  Oh! Pas bien haut, juste par-dessus les sapins rabougris qui parvenaient par miracle à survivre dans ce froid pays.

Le grand harfang, alors, lui enseigna les secrets de la chasse.  Le jeune hibou n’avait pas des yeux d’or comme son père nourricier, mais il avait une aussi bonne vue à l’aube et au crépuscule, et une bien meilleure la nuit!  Aussi, en très peu de temps, il devint un chasseur habile et put se suffire à lui-même.  Il se mit à vivre la nuit pour dormir le jour, tandis que le grand harfang dormait la nuit et chassait le jour.

Un soir, alors que la lune illuminait le ciel et la neige, un loup surprit le harfang et le mangea.  Le jeune hibou, en revenant de la chasse, trouva quelques plumes blanches à côté des pistes du loup.  Il comprit qu’il serait seul, désormais.  Alors il s’éleva très haut dans le ciel, comme pour essayer de rejoindre la lune.  Et quand il fut tellement haut que l’horizon lui apparaissait comme la courbe d’un gros ballon, il cessa de battre des ailes et se laissa planer longtemps.  Quand il secouait sa grosse tête, autour de lui les étoiles semblaient glisser comme des larmes d’argent.

Or, cette nuit-là, le vent soufflait du nord; le hibou fut poussé vers le sud, d’abord doucement, puis plus vite.  Un nuage cacha la lune, le vent devint plus fort, puis de plus en plus fort.  Le jeune hibou aurait voulu rebrousser chemin, retrouver le lieu de sa naissance; mais la tempête le prit comme s’il était un jouet, le ballotta comme un chiffon de papier jusque dans un pays couvert d’épinettes, de sapins, d’érables et de merisiers.

Puis le vent tomba comme si le ciel lui-même manquait de souffle.  Et le jeune hibou, épuisé et tout ébouriffé, put se poser sur la plus haute branche d’un grand érable.  Il regarda tout autour, en tournant sa grosse tête ronde.  Tout lui semblait familier, même s’il n’avait jamais vu de si grands arbres, même s’il n’avait jamais senti tant d’odeurs, même si jamais un vent si doux n’avait caressé ses plumes.

La tempête l’avait ramené chez lui.  Il était de retour au pays de sa maman hibou…

Il y a vécu heureux de nombreuses saisons, il y a construit un nid, il a vu éclore de nombreux petits bien laids, avec de grands yeux bruns, qui sont devenus à leur tour de beaux oiseaux.

Mais il a toujours gardé le souvenir du nord, là où tout est blanc : la neige, les harfangs, les renards, les ours…  Et les nuits de pleine lune, pour peu que le vent souffle, il sent encore le froid lui raidir les plumes.

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2 réaction(s)
  • C'est beaucoup triste, mais ça n'en demeure pas moins un très joli conte! Un gros merci de nous l'avoir offert....
    M. Thériault - 2019-01-04 10:19
  • C'est un très beau conte... Mon petit-fils Vincent l'entendra et il saura qui l'a écrit... juste pour lui !! Merci oncle précieux...
    Lily - 2019-01-04 19:07