Publicité

Le blogue de Louis Gagnon , par

9 mars 2019 - 15:23

Résolutions de problèmes

Il suffit qu’une personne nous trouve joli sur cette planète pour qu’on devienne beau aux yeux de tout le monde. 

Devant le miroir, sérieusement comme on peut l’être avec soi-même devant son propre reflet, je tenais mes oreilles écrasées sur ma tête avec mes index. Ça me faisait une tête un peu plate. Probablement que ça me ferait courir un plus vite. Efficace pour passer dans les trous de clôture, aussi. 

Cette journée-là, on a senti un tremblement de terre, oh rien d’important mais quand même, de magnitude 0.02 pas trop loin de Yokohama au Japon. 

À cause de moi, d’un sens.

Toujours au St-Pierre, secondaire 1 ou 2, je promenais mes panneaux de grange dans les couloirs à la recherche d’un abri et elle s’était approchée de moi. Accompagnée d’autres personnes dont je fuyais le regard tellement leur lumière m’éblouissait, elle m’a comme coincé contre une case. 

Chat sans issu.

A.

Des plus vieux, elle en fréquentait, aux partys, elle était invitée, s’habillait comme elle voulait (une sorte de Parisienne en permanence en province), était drôle, intelligente, intensément belle, cultivée et, c’est le moins qu’on puisse dire, mordante. 

Elle traînait avec elle un sceau. Pas volontairement, mais son charme naturel et son charisme faisait que si elle approuvait, c’était approuvé, et si elle n’aimait pas, personne n’aimerait. La Nature lui avait donc remis ce sceau qu’elle utilisait selon son humeur sur quiconque passait devant ses yeux. 

Pris le dos contre ma case cadenassée impossible à ouvrir (11-1-11) vu ma position, mon tour venait d’arriver. 

J’aurais été game d’attendre encore un bon cinq ans mais bon. 

Les filles, je les trouve plus belles quand elles ont les dents un peu croches. Ça donne un charme. Une personne est souvent belle de ses défauts physiques. On imagine une sorte de combat intérieur, parfois gagné, souvent perdu. Une douleur domptée. Un déséquilibre qui fait qu’en fin de compte, ça tient. 

Les oreilles décollées. Dumbo, portes de grange, panneaux de grange. Des meilleures que j’oublie. Comment tout ça m’était tombé sur, dans la tête, comment j’avais fait pour y croire, pour m’en convaincre moi-même… ah ça… les autres ont rarement raison sur notre compte, finalement. Mais je les avais crus. Sans problème à part les 300 que je traînais, j’en avais développé une obsession et j’avais même demandé à ma mère si ce serait possible qu’on m’opère pour coller mes dites oreilles. Ma mère, toujours compréhensive, m’avait dit « On peut regarder ça. Mais je comprends vraiment pas, sont ben correctes. Ton père est pire pis ça l’a jamais dérangé ! » 

Les doux mots d’une mère. Si seulement ils avaient une valeur quelconque pour un jeune. Mais non. Un sac de sable versé sur une plage (d’angoisse).

Dans le bruit du couloir, à travers la voix de l’intercom qui appelait encore et toujours Amélie Ouellet à la réception, mon destin se jouait contre une fille du centre-ville. 

Louis…

Elle a fait un mouvement avec son bras, un mouvement vers moi. Son poignet, sa main, ses doigts, ses empreintes digitales, sa sueur (bénite), tout ça a saisi

Mon oreille gauche.

De ma vie, sauf peut-être ma grand-mère pour la tirer, on ne m’avait touché l’oreille. Ni touché tout court.

« Meuh, t’as full des belles oreilles. »

Puis elle, elles, sont parties vers le fumoir. 

J’en shakais tellement que… Yokohama voilà. Les petits problèmes là-bas et tout. 

De guéri, ajoutez-en un sur la liste ! 

Le soir, à la maison, en faisant la vaisselle, les éternelles questions de Pis, ta journée? ouan pas pire, C’était quoi tes cours? math, math pis math je pense, Ah ouan bizarre? ouan…

Ah pis

J’ai téléphoné pour ton histoire d’oreilles, de collage. 

Ah ouan pis?

C’était engagé.

Ah ok. De toute façon, j’y ai repensé pis sont ben correctes de même, je vas les garder. De même. 

Aaaah bon, bonne nouvelle. Pourquoi tu souris?

Pour rien ! Je souris pas ! 

Après, encore aujourd’hui, jamais, pas même une seule fois, pas même de loin ou de proche, pas même quand je ne savais plus à quoi penser ou sur quoi m’inquiéter, pas même si mon ombre me renvoyait un reflet où on pouvait voir ces inquiétants panneaux d’autrefois glisser sur le sol et presque cacher la face des autres qui marchaient à côté de moi, pas même quand elle cachait le soleil à des plantes en plein délire de photosynthèse, pas non plus avec une photo prise dans un angle qui aurait pu me faire douter à nouveau, jamais plus jamais la honte ou la gêne ou la peur ou le dégoût ne s’est rendu jusqu’à mes oreilles. 

Ça règle pas tout hein. 

Mais ça fait un de moins en plus de gagné. 

Si jamais vous avez un sceau, vous savez quoi faire avec. 

 

Publicité

Commentez cet article

Un ou plusieurs champs sont manquants ou invalides: