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Le blogue de Louis Gagnon, par

16 février 2019 - 08:19

Virgule

J’espère que la personne concernée par cette anecdote ne m’en voudra pas d’en faire mention dans le journal. Ce serait légitime. En même temps, peut-être y a-t-il quelque chose à tirer de tout ça… peut-être pas. Sûrement pas.

Ça devait être vers secondaire 4 ou 5. Cours de français. Exposé oral sur je sais pas quoi. Je suis même plus certain si c’était en français. C’est pas très grave.

Environ une personne sur cinq n’avait aucun problème avec les exposés oraux. C’était même une belle occasion, une opportunité pour se montrer sous son meilleur jour. Après, disons que 3 personnes sur cinq étaient dans la moyenne niveau stress c’est-à-dire assez stressée mais pas non plus… pour virer fou.

Je devais me situer à peu près dans le bas de ce groupe donc j’avais, comme tout le monde, beaucoup d’idées la veille, du genre faire semblant d’être malade, me blesser volontairement avec un ustensile de cuisine ou, mieux, une hache et, parfois, si je n’étais vraiment pas prêt, je me demandais par où l’école brûlerait le plus vite. Le laboratoire de techno sûrement. Ou celui de chimie. Bon j’allais pas vraiment faire ça.

Restait aussi l’improbable possibilité que le prof soit malade ou ait un accident de char (il habite à St-Ludger me semble… dans ce quartier en tout cas… je suppose qu’en mettant des clous dans la rue…). Si c’était l’hiver, une bonne vieille « prière pour une tempête » pourrait aussi peut-être me sauver…

Finalement, rien ne nous sauvait, jamais.

Après il y avait le dernier cinquième qui était complètement terrifié par lesdits exposés. Eux… le feu, c’était pas assez. Ils imaginaient des prises d’otage, des guerres nucléaires, des fugues dans des pays à l’extérieur de la carte. Souvent, ils ne venaient pas au cours. La carrière de plusieurs « comédiens matinaux » a débuté ainsi. « Maman… j’ai perdu la voix… »

  • Pourtant… je t’entends mon fils…
  • Ah…bizarre. Même moi… je ne m’entends pas…

Parmi ce dernier cinquième, il y avait comme une sous-catégorie, le cinquième du cinquième. Eux, ils finissaient par le faire, l’exposé, mais à quel prix?

Celui de se retrouver dans le journal 20 ans plus tard.

Son exposé commence. Ça va assez bien. On sent un tantinet de par cœur, de texte joué et rejoué mille fois, dit et redit, chanté, dansé, tout ce que vous voulez, mais c’est vraiment… au quart de tour appris… vraiment vraiment appris, su, maîtrisé jusqu’à la virgule près. D’ailleurs… est-ce juste moi ou… il « dit » le mot… virgule?

Les rires mal retenus commencent. Ça devient contagieux. Lui, ça le détend. Il ne devait pas se douter que c’était si drôle son truc. Ça continue. Ça finit. Il va s’assoir, tout souriant.

Quoi?

Tu as dit le mot virgule genre 32 fois.

Hein? Non.

Oui j’te jure.

Non mais quelle folie de faire parler des jeunes devant leurs pairs ! Dans quel gouffre les damnés professeurs les envoient-ils ? Pourquoi tant de cruauté ?

Le regard des autres, n’est-ce pas, devant les mots même, la pire torture humaine ? Qu’est-ce que vont penser les autres ? Comme on ne sait pas, ne saura pas non plus, jamais, de tout temps, ce que pensent son entourage, ses collègues, ses compatriotes, la fille sur qui on a un œil, le prof aussi tiens ! comme on ne sait pas rien de tout ça, une seule solution demeure : le faire pour soi.

N’est-on pas à son meilleur quand on joue à s’impressionner ?

Ah… facile à dire et cette histoire de « virgule » est restée dans ma tête tout ce temps et ce n’est pas à moi que c’est arrivé !

Et ce gars… tout le monde l’aimait ! (l’aime encore je suppose) On reste son pire ennemi, c’est que je m’étais dit je crois.

Je tremblais autant que lui et je me souviens bien que dans le bus (non mais tout ce qui se vit sur le chemin de l’école ne sera jamais mesuré… mais c’est terrible…), sur la route, je voulais disparaître. Parler devant les autres…  

La seule vraie solution qui demeure c’est de le faire souvent. De saisir chaque occasion, aussi banale soit-elle. Genre dire la prière autour de la table (mmm je ne sais pas si on fait ça encore beaucoup, mais ce serait une excellente pratique), parler fort quand on commande son café au Tim (ou ailleurs…) et même « câler » la commande des autres. – Tu veux quoi?

Le gars en arrière de moi veut un latte !

L’impro c’est bon aussi.

Reste qu’aujourd’hui, les jeunes sont meilleurs que nous. Je sais pas pourquoi, mais il semble avoir grandi dans un moule qui fait qu’ils font des exposés plus rapidement et qu’ils s’habituent.

C’était pas de même dans mon temps !

Nous on fantasmait sur des choses terribles ! Des hécatombes ! Tout ça à cause des exposés…

 

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