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Le blogue de Louis Gagnon , par

9 février 2019 - 13:23

Une bombe dans le dos

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On a tendance à croire que les enfants ont besoin de stabilité, ce qui est vrai, surtout avant l’adolescence. Par contre, ce dont les adolescents ont besoin c’est le contraire. Ils veulent un peu de chaos. D’imprévisible.
 
Secondaire 4 ou 5, je ne sais plus. Dans un cours de ECC-FPS donné par un professeur apprécié parce qu’il était… comment dire, normal avec les jeunes, avec nous ; il ne nous parlait pas comme si on était des jeunes ou comme s’il savait tout ; il nous traitait en égal, ce qui était ma foi rare. Aujourd’hui décédé, Monsieur Pelletier était la bonne humeur incarnée, toujours jovial, à l’écoute, disponible. Qualités simples, donc rares. 
 
On est entré dans la classe comme d’habitude au son de la cloche, mais quelque chose était différent cette journée-là : il y avait deux invités. 
 
Deux jeunes se tenaient devant la classe près du bureau du prof. Ils saluaient les étudiants qui entraient. Je dis jeunes… ils devaient avoir autour de trente ans, peut-être moins. Ils n’étaient pas du coin, ça se voyait. Ce n’était pas leur habillement, mais plutôt leur attitude qui laissait penser ça. De la visite de Montréal peut-être.
 
Ils étaient très beaux, surtout la fille. Assez grande, mince, les cheveux noirs courts, un très beau visage avec des traits fins et une sorte de confiance ou d’énergie propre aux jeunes adultes pas encore officiellement « adultes ». Le gars aussi était bien. Deux belles personnes. 
Qui allaient nous parler de… sexe? 
 
C’était un peu comme s’ils sortaient de la télé disons… ils clanchaient facilement même les plus belles et les plus beaux de Watatatow. On était bien servi et c’est les oreilles bien bien grandes ouvertes et les yeux encore plus que nous les avons écoutés pendant une bonne heure. 
Bon là, on se doutait bien qu’ils n’allaient pas nous expliquer « comment faire ». C’eût été trop beau. Ce secret aussi opaque que le mystère de la construction des pyramides ne nous serait finalement pas délivré par personne d’ailleurs. Et, c’est pas contre Monsieur Pelletier, mais c’est peut-être aussi mieux que… enfin bref… 
 
Ils nous ont surtout parlé de moyen de contraception. Ça nous semblait (bon je vais parler pour moi) assez loin de mes besoins immédiats. C’est comme si on m’apprenait comment réparer une fusée alors que je n’avais pas commencé mes cours pour devenir astronaute. Que je n’avais pas fini ma chimie de 4. Ni ma physique. 
 
Ils parlaient ils parlaient ils parlaient et c’était vraiment intéressant parce qu’ils étaient jeunes. On avait l’impression que c’était vrai. Ils racontaient différentes histoires et parlaient des conséquences des maladies liées au sexe. Bon. On se disait qu’on était prêt à encaisser bien des maladies pour avoir la chance de… mais bon ils étaient quand même sérieux et même drôle la plupart du temps. Ils parlaient de MTS, de gonorrhée, de syphilis et du Sida qu’ils appelaient VIH. Ils nous expliquaient que cette maladie était terrible, mortelle, incurable et que si on l’attrapait et ben… il n’y avait rien à faire. Ils avaient toute notre attention, mais en même temps, on se disait que le Sida… en fait, on savait pas si cette maladie s’était rendue jusqu’à Rivière-du-Loup. On supposait même plutôt que non. Ici… ben… tout le monde… en tout cas… me semble… ne couchait qu’avec… des gens d’ici… bon c’était dur à dire. 
 
Puis. Coup de théâtre. Deux autres personnes allaient se joindre à la présentation. Deux personnes qui avaient le Sida. 
 
Rivés à nos sièges, on était… on avait peur je pense. Est-ce qu’on pouvait même peut-être… l’attraper? Comme la grippe? 
 
  • Non non… comme on vous a dit… 
Ils ont répété les trucs de contact avec le sang, de seringue souillée, de contact sexuel non-protégé… 
 
C’était rassurant, mais quand même. On se demandait bien ce qui allait nous apparaitre sous le nez. On regardait Monsieur Pelletier en lui demandant avec les yeux : Est-ce ok? Ils vont arriver genre… en civière? Avec des masques de chirurgien? Ils vont peser genre 8 poulets? 5? Des fantômes tout blancs, des spectres, des zombies même peut-être… ils vont entrer dans la classe et peut-être… perdre un bras devant nous… il y aura du sang… si ça m’éclabousse dans les yeux… j’aurai le… Sida moi aussi… alala… une telle maladie… si au moins j’avais pu l’attraper en… 
 
Jamais attente n’aura si longue, si remplie de… questions insolvables. 
 
  • C’est nous.
  • Hein?
  • Nous sommes tous les deux infectés par le VIH. 
Monsieur Pelletier s’est désaccoté du mur. Même lui je pense qu’il ne savait pas. 
On les regardait. Mais non… pas possible… pas eux… ils sont trop… normal… 
 
  • C’est comme avoir une bombe à retardement dans le dos. On ne sait jamais quand la maladie peut se transformer… et à partir de ce moment… 
J’ai tellement avalé une grosse boule de salive, je pense que toute la classe en a avalé une en même temps et que ça a fait un son. Une vague comme.
Pas eux. Impossible. C’est une mise en scène. Quelqu’un a d’ailleurs fait « C’tu une joke? 
 
  • Non, c’est pas une joke.
Ok non c’était clairement pas une joke. 
 
La fille ! Tellement belle. Lui… trop jeune… trop… vivant… 
 
Je ne souviens pas comment ça a fini exactement. Monsieur Pelletier est sûrement arrivé et a conclu et nous on est sortis.
 
  • Salut. 
En penchant la tête. En baissant le menton. Avec un sourire pas de dent. En n’osant pas regarder dans les yeux. 
 
  • Salut.
Les écoles ont la fâcheuse habitude de couper dans ce genre d’événement en premier, dans le parascolaire ou dans ce type de conférence. C’est une tendance qui devrait pourtant être fortement encouragée parce que les jeunes se souviennent de ce genre de moment. Difficile de dire quel organisme avait à l’époque organisé cette tournée, mais c’est avec certains budgets et surtout avec du personnel (pensons à l’importance des techniciens en loisirs) au fait de ce qui se passe qu’on peut créer l’imprévisible pour les jeunes et donc : des souvenirs, des leçons.
 
Difficile de dire ce qui est arrivé de nos conférenciers, aujourd’hui, 20 ans plus tard.        
 

 

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  • Félicitations aux gagnants.
    Claudette Gagnon - 2019-02-10 23:44