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Le blogue de Richard Levesque

16 mai 2013 - 15:03

La légende de Mister James

23 Commentaire(s)
C’est le gros Georges Desjardins qui a ramené Mister James de la gare, en ce glacial matin de janvier 1919.

Tout un personnage, ce gros Georges, croyez-moi si je vous le dis!  Célibataire endurci, peu jasant, fort comme un cheval.  Au tournant des XIXe et XXe siècles (vous êtes trop jeunes pour savoir ça, vous autres), les « grosses cennes » étaient encore d’utilisation courante. Il arrivait que certains articles se vendent à « deux pour une cenne ».  Quand un marchand lui demandait un demi-cent pour un achat quelconque, Georges prenait une « grosse cenne » entre le pouce et l’index de chaque main et cassait la pièce en deux.  Puis il payait le marchand éberlué avec l’une des moitiés…  C’est vous dire!

Pas jasant, toujours fort comme un bœuf passé la soixantaine, célibataire endurci…  Pourtant Georges avait été ce que les mères appellent « un bon parti ».  Imaginez : Georges était le frère cadet du célèbre Charles-Alfred Roy dit Desjardins, mieux connu à Saint‑André et dans tout le Bas‑du‑Fleuve (voire dans tout le pays!) comme le « BOSS »…



Georges était tout un personnage, oui.  Mais, croyez-moi si je vous le dis, son frère était toute une personnalité !

Matelot à treize ans, industriel à dix-neuf, manufacturier de machines agricoles, inventeur sans brevets, technicien autodidacte, ingénieur sans diplôme, actionnaire ou propriétaire d’usines, de réseaux d’aqueduc, de compagnies de téléphone, de la Traverse de Lévis, de plusieurs banques, philanthrope d’une inlassable générosité, fondateur d’un Foyer portant son nom, le BOSS Desjardins était d’abord un homme de famille et un homme de religion.  Grand Chevalier de Colomb, Commandeur de l’ordre de Saint Grégoire le Grand, universellement respecté sinon aimé, le BOSS était l’un des piliers sur lesquels s’est bâti le Québec moderne, comme disent les politiciens.

Le gros Georges était l’homme à tout faire de son célèbre frère.  Fort comme Hercule, pas jasant, Georges avait résisté aux ruses de toutes les mères marieuses.  S’il portait sans effort apparent un tronc d’arbre entier sur l’épaule, il était aussi capable de coudre fort habilement.  Alors pourquoi s’encombrer d’une épouse, dites-moi?  Et pourquoi faire des enfants quand on a tant de  neveux, petits-neveux, arrière-petits-neveux?

Donc, je vous contais qu’un matin de janvier 1919, le gros Georges a ramené Mister James de la « station », comme on disait dans le temps.


Comment s’étaient-ils compris, Georges qui ne parlait pas trois mots d’anglais et James dont le français n’était pas plus riche?  Mystère.  Toujours est-il que le gros Georges entra ce matin-là dans le bureau du BOSS en poussant devant lui un grand maigre à moustache d’une petite quarantaine d’années, vêtu d’un mince paletot de demi-saison et coiffé d’un melon.  Si l’on ajoute les guêtres couvrant ses fins escarpins, le sac de golf qu’il portait en bandoulière et son air particulièrement indigné, on a un bon portrait du personnage.  Imaginez!


—Où c’est que t’as pêché ce chat mouillé? demanda J.-A.-R. Desjardins en levant les yeux de ses colonnes de chiffres.  Mille tonnerre, Georges, te prends-tu pour le pourvoyeur de notre Foyer?

—T’as vu comment il est attriqué, en plein mois de janvier?  Si je l’avais pas embarqué presque de force dans la Cadillac, il serait mort gelé raide à l’heure qu’il est.

—Ouais.  Mais on n’est pas pour héberger tous les « trimpes » qui passent par Saint-André, grommela le BOSS.

—By Jove! clama soudain l’étranger en se dressant de toute sa hauteur.  I’m not a damned tramp!  Learn it, old man, my name is James Fraser Quillian MacTavish (*1), DSO (*2), VC (*3), bart (*4).

—Oh! s’étonna le BOSS.  Il faudra vérifier tout ça.  Et il continua, en excellent anglais : my name is J.-A.-R. Desjardins.  This gentleman is my brother Georges, an excellent man but with his head close to the bonnet (*5)…

Ainsi se rencontrèrent, un froid matin de janvier 1919, le BOSS Desjardins et Mister James.

* * *

Ne me demandez pas comment ni pourquoi, mais croyez-moi si je vous le dis : une sympathie mutuelle allait naître très vite entre eux.

Pendant les quinze années suivantes, ils ont travaillé ensemble, sans contrat, sans obligation, mais avec une confiance inaltérable et une loyauté sans faille.  Seulement cette association devait demeurer discrète, comme est demeurée discrète la vie antérieure du Britannique.  Fils de grande famille mais ruiné, héros récompensé par les plus hautes décorations militaires mais sans abri,  il avait simplement débarqué de l’Océan Limitée à la gare de Saint-André de Kamouraska, un froid matin de janvier 1919.

Pourquoi Saint-André?  Ça, je peux vous le dire : Mister James était natif de St. Andrews, la petite ville écossaise considérée universellement comme le berceau du golf.  Quand il avait pris un billet à Halifax, à sa descente du bateau, il avait machinalement prononcé « St. Andrews ».  Le guichetier, débordé, lui avait aussitôt établi un billet pour Saint-André de Kamouraska.  Le destin a parfois de ces ironies!

Le BOSS Desjardins et Mister James…  Dans les journaux et les livres, le premier a laissé son nom et les traces de son passage sur terre.  Quant au second, l’Histoire l’a oublié, peut-être parce qu’il n’a pas encore tout à fait quitté ce monde.

* * *

Passons vite sur les années qui ont suivi la rencontre du BOSS avec Mister James.  Le monde a tourné, mais comme vous le savez trop bien, il n’a pas toujours tourné rond.  Il y a eu la Grippe espagnole, il y a eu la Grande Crise.  Lindbergh a traversé l’Atlantique à bord de son Spirit of St. Louis et Joe Louis est devenu champion du monde des poids lourds.  Louis Armstrong a marqué le jazz à tout jamais, et l’enfant prodige André Mathieu a conquis le monde des mélomanes, avant que le monde n’oublie l’adulte André Mathieu.

Le gros Georges est mort peu après l’arrivée de Mister James; le BOSS est mort en 1934, laissant l’essentiel de ses millions à ses 75 arrière-petits-enfants.  Duplessis a pris le pouvoir.  On a construit des routes, des ponts, des écoles.  L’autre Guerre mondiale a éclaté, celle de 1939-1945.

Puis il y a eu cette merveilleuse et tragique histoire d’amour, qui n’est peut-être pas finie, même si le siècle a tourné, même si l’on a changé de millénaire.

* * *

Au cours de ses années de collaboration avec Desjardins, Mister James avait amassé une fortune appréciable.  Après la mort du BOSS, il quitta Saint-André pour s’établir à Rivière-du-Loup.  Deux choses l’attiraient dans cette ville : le St. Patrick Golf Club, établi à l’ouest de la Cité depuis le début des années 1900; et Mademoiselle Fanny Saint-Arnaud, institutrice.

Devenu rentier, Mister James divisa dès lors sa vie en deux saisons et ses jours en deux parties.  Il y avait la saison du golf et la mauvaise saison; il y avait les moments passés avec Miss Fanny et les heures d’ennui.

Mister James portait fort bien la soixantaine.  Mademoiselle Saint-Arnaud avait atteint cet âge où les femmes belles sont restées belles, tandis que celles qui n’étaient que jolies ont perdu leurs attraits.

Ils étaient tous deux seuls au monde.  Ni l’un ni l’autre n’avait connu le véritable amour.  Mister James avait vécu trop jeune les affres de la guerre, puis la ruine de sa famille.  Ensuite, son travail avec le BOSS l’avait absorbé tout entier.  Quant à Miss Fanny, elle avait eu de trop nombreux enfants pour trouver le temps de prendre un mari…  Devenue institutrice à 16 ans, elle s’était donnée à cette vocation de toute son âme, jusqu’à presque oublier qu’elle était une femme, une très belle femme.

Où et quand se rencontrèrent-ils pour la première fois?  Je serais bien en peine de vous le dire!  Comment le doux sourire de Miss Fanny perça-t-il la carapace du flegmatique Écossais?  Mystère.  Pourquoi le cœur de l’institutrice se mit-il à battre sur un rythme différent quand Mister James croisa son chemin?  Mystère toujours.

Croyez-moi si je vous le dis, il y a des mystères qu’il vaut mieux ne pas approfondir.  Parmi eux il y a des mystères joyeux, comme cet improbable amour qui naquit spontanément entre deux êtres si différents.  Ce fut… un feu couvant depuis des décennies, qui embrase brusquement toute une forêt déjà presque gelée.  Une source, jusque-là souterraine, qui jaillit tout d’un coup pour donner vie à un désert.  Un bourgeon inespéré, s’ouvrant soudain dans un bouquet déjà séché.

Mister James habitait à l’hôtel : au Saint-Louis, au Château-Grandville, au Manoir, au Bellevue, selon ses humeurs et selon les saisons.  Mademoiselle Saint-Arnaud habitait, au numéro 167 de la rue Fraser, une nouvelle maison d’école.  Là, selon les plans du Département de l’Instruction publique, la salle de classe était au rez-de-chaussée, les « appartements privés » de l’institutrice à l’étage.

Un monsieur ne pouvait recevoir une dame dans sa chambre d’hôtel, bien sûr.  D’autre part les institutrices n’étaient pas autorisées à recevoir dans la maison d’école d’autres visites que celle des commissaires, à l’occasion, ou celle de parents d’élèves, au besoin.

Mister James et Miss Fanny se rencontraient, comme fortuitement, en divers lieux publics.  C’était parfois le perron de l’église Saint‑Patrice, parfois le petit cimetière voisin de la chapelle St. Bartholomew.  D’autres fois c’était au parc Blais, ou bien sur le platin.  Ils se retrouvaient de temps en temps au théâtre Princesse, pour assister à un récital ou regarder un film.

Mais l’essentiel de leurs fréquentations se passait en longues promenades à travers les rues de Rivière-du-Loup.  Ils descendaient la rue Lafontaine depuis la gare jusqu’à Bellevue, admirant les vitrines et s’admirant l’un l’autre quand les vitrines leur renvoyaient leur image.  Ils marchaient jusqu’au quai Narcisse et passaient de longs moments à observer le chargement et le déchargement des goélettes.  Ils montaient jusqu’à Saint-Ludger pour voir flamboyer les fenêtres de Saint-François au coucher du soleil.

Ils finissaient toujours leur promenade sur la rue Fraser, où Mister James quittait Miss Fanny à la porte de sa maison d’école du 167.  Ils se séparaient sur une poignée de main.  Pas le vigoureux « shake-hands » habituel à l’Écossais, plutôt une tendre caresse des doigts.

* * *

Je vous parlais de mystères joyeux, tantôt.  Mais, croyez-moi si je vous le dis, il y a des mystères douloureux, aussi.  Il est temps maintenant que je vous raconte la fin de cette histoire.

D’abord l’accident.

Ce dimanche de la fin d’août, Mister James tenait la tête du Championnat au St. Patrick Golf Club.  Pour lui faire plaisir, Miss Fanny avait remonté la rue Fraser jusqu’au Club House, laissant derrière elle les prestigieuses maisons d’été de John MacDonald et autres puissants de ce monde.  Elle venait de se joindre à quelques dames sur la pelouse, à l’est du chalet.  Juste en face, de l’autre côté de la route,  les derniers joueurs s’approchaient du vert numéro neuf (*6).  Comme vous le savez peut-être, juste avant ce vert, un tranquille ruisseau coule au fond d’un petit ravin.

Mister James avait joué de malchance pour son deuxième coup, à ce dernier trou du tournoi.  Sa balle, ayant touché une branche haute, venait de s’enfouir dans l’herbe longue au fond du ravin, juste avant le ruisseau.

Saisissant d’une main ferme le niblick (*7) que lui tendait son caddy, il adressa la balle dont il ne distinguait que le sommet à travers l’herbe longue.  Son coup aurait dû atterrir sur le vert, s’il n’y avait eu un caillou plat caché juste devant la balle.

Quand Mister James frappa, la balle jaillit comme une fusée, dépassa le vert, passa par-dessus la clôture de protection, traversa la route et s’écrasa avec un bruit horrible sur la tempe de Miss Fanny, qui venait juste d’enlever son chapeau pour rattacher une mèche rebelle.

Il y eut un moment de grand silence, puis des cris hystériques, qui atteignirent Mister James comme une onde de choc.  Il savait, croyez-moi si je vous le dis, il savait bien avant de voir.  D’un seul élan il franchit le ruisseau, gravit la face nord du ravin, traversa la route en frôlant le capot d’une voiture.  Il se jeta à genoux, incapable de dire un mot, les mains battant l’air, sans oser toucher le corps agité de spasmes ni la belle tête ensanglantée de la femme qu’il aimait et qu’il venait peut-être de tuer.

Il y a toujours des médecins sur les terrains de golf.  Ce jour-là, un chirurgien et un généraliste, comme on dit maintenant, donnèrent les premiers soins à Mademoiselle Saint-Arnaud avant de la transporter à l’Hôpital Saint-Joseph dans la Chrysler du chirurgien.  Mister James avait passé souvent devant ce bel édifice en briques brunes de la rue Joly, mais il n’y était jamais entré.  À partir du fatal dimanche de la fin août, il y entra chaque jour durant un mois.

Le verdict des médecins était simple : traumatisme crânien ayant causé un coma profond.  Ou bien Mademoiselle Saint-Arnaud se réveillerait d’elle-même, sans qu’on pût présumer des séquelles; ou bien elle ne s’éveillerait pas.  Rien à faire que d’attendre.  Au bout d’un mois, rien n’avait changé.


Fin septembre, en accord avec les médecins, Mister James fit transporter la malade toujours inconsciente dans la chambre de sa maison d’école, à l’étage du 167 rue Fraser.  Comment s’était-il arrangé pour que le Département de l’Instruction publique mette à sa disposition cette maison?  Je ne saurais le dire; mais je pense que Mister James avait gardé, du temps où il collaborait avec le BOSS Desjardins, de solides et puissants appuis dans le monde politique.


Mister James embaucha trois gardes-malades expérimentées pour veiller jour et nuit sur Miss Fanny.  Lui-même quitta son hôtel, monta un lit de camp dans un coin de la salle de classe, au rez-de-chaussée, et ne quitta plus cette maison.  Plus jamais.

Il passait ses journées et une bonne partie de ses nuits au chevet de la malade.  Assis sur une simple chaise droite, il guettait le moindre frémissement des grands cils bruns, la moindre contraction des longs doigts fuselés, le moindre changement du rythme respiratoire.
Le reste du temps, il tournait en rond dans la salle de classe, ou dormait quelques heures d’un sommeil agité.

* * *

Octobre vint avec ses pluies, novembre avec ses brumes, décembre avec sa neige.  Dans la maison d’école, rien ne changeait.  Miss Fanny restait plongée dans le coma.  Les gardes-malades faisaient ce qu’il fallait pour la nourriture, l’hygiène, tout ça.  Mister James veillait.

Souventes fois, les gardes-malades lui conseillaient de sortir, de prendre l’air.  Le médecin qui visitait Mademoiselle Saint-Arnaud chaque semaine voulut amener l’Écossais avec lui à un souper du club Richelieu, pour lui changer les idées.  Le curé de Saint-Patrice, qui venait prier sur la malade chaque vendredi, tenta de convaincre Mister James qu’une visite à l’église lui ferait le plus grand bien.

À chaque fois, Mister James répondait la même chose :

—Je sortirai de cette maison quand Miss Fanny s’éveillera.

—Vous savez, dit un jour le curé, les voies du Seigneur sont impénétrables.  Il est possible que Mademoiselle Saint-Arnaud ne s’éveille plus jamais.

Mister James ne répondit pas, mais lui jeta un tel regard que le prêtre sortit en esquissant un signe de croix.

* * *

Vint janvier avec encore la neige, avec le froid, le vent, avec le grand silence des saisons mortes.

Une nuit de blizzard, laissant Mister James au chevet de Miss Fanny, la garde-malade descendit au rez-de-chaussée pour mettre du bois dans le gros poêle à deux corps.  Comme tout était calme, elle en profita pour se préparer une bonne tasse de thé très fort et la siroter lentement.  Ainsi, elle pourrait finir sa veille sans trop somnoler…

Quand elle remonta, Mister James n’était plus dans la chambre.  La garde-malade, étonnée et vaguement inquiète, vint se pencher sur le lit.  Le beau visage de Mademoiselle Saint-Arnaud était illuminé d’un sourire, pour la première fois depuis l’accident.  Mais elle ne respirait plus.  L’infirmière s’empressa de chercher le pouls.  Rien.  Elle colla son oreille sur la poitrine : aucun battement.

—C’est fini, murmura la brave femme en se tournant vers la chaise où Mister James aurait dû être assis.

Seulement il n’était pas là.  Il n’était nulle part à l’étage, ce qu’elle vérifia en quelques secondes.  Il ne pouvait être au rez-de-chaussée, elle l’aurait vu descendre.

La garde-malade appela le médecin et le prêtre au téléphone.  Ils arrivèrent ensemble, après un assez long temps, à cause de la tempête.  Quand elle leur ouvrit la porte de devant, la garde-malade leur demanda de confirmer qu’il n’y avait aucune trace dans la neige.  Puis elle les amena à la porte de derrière, l’ouvrit et leur fit remarquer que là non plus, il n’y avait aucune trace.

Le docteur et le curé, qui ne comprenaient rien à cette histoire de traces dans la neige, (ou plutôt d’absence de traces), haussèrent les épaules et montèrent au chevet de Mademoiselle Saint-Arnaud.  Le curé s’empressa de réciter les prières de circonstance, « au cas où », ensuite le médecin constata officiellement le décès.

C’est après seulement que les deux hommes remarquèrent l’absence de Mister James.  La garde-malade leur raconta la disparition de l’Écossais.  Ensemble, ils parcoururent toute la maison, jusqu’à la cave basse, jusqu’au grenier.  Mister James n’était nulle part.  Le plus étrange, c’est qu’il n’avait pu sortir de la maison.  D’abord la garde-malade l’aurait vu ou entendu; et puis il aurait laissé une trace dans l’épaisse couche de neige.

* * *

Personne, jamais, n’a su ce qu’était devenu Mister James Fraser Quillian MacTavish, DSO, VC, bart.  Dans la maison d’école de la rue Fraser, on a retrouvé toutes ses affaires : vêtements, nécessaire de toilette, même ses médailles militaires.  On a aussi trouvé son sac de golf, mais dans la série de clubs, il manque un niblick.  On a retrouvé des photos, des lettres, une boîte à cigares, une bouteille entamée de Glenfiddish, une autre de très vieux cognac...  Mais personne, jamais, n’a su ce qu’était devenu Mister James.



Dans les années qui ont suivi, la maison a changé plusieurs fois de propriétaires.  Vers la fin du XXe siècle, un certain Adrien Boucher l’a achetée et rénovée.  C’est lui qui a ramené au jour tous les objets ayant appartenu à Mister James, ou à Miss Fanny. La plupart de ces objets dormaient au grenier depuis un demi-siècle, rangés dans une vieille malle.  Une très vieille malle ayant connu aussi bien les palaces élégants de Londres et Édimbourg que les bivouacs de l’Afrique des Boers.  Une malle qui avait traîné dans les campements de la Première Guerre mondiale et dans les cales des transatlantiques, puis dans les fourgons de l’Océan Limitée et les hôtels de Rivière-du-Loup.

* * *

Personne, jamais, n’a su ce qu’était devenu Mister James.  Il avait dit :

—Je sortirai de cette maison quand Miss Fanny s’éveillera.

Il semble bien qu’il tienne sa promesse.    Personne n’a su ce qu’il était devenu, mais on aperçoit parfois une silhouette, une ombre, dans la maison du 167 Fraser.  On entend parfois des murmures, comme si quelqu’un parlait très doucement à une malade.  Il arrive qu’on sente un mélange étonnant d’odeurs : vieux tabac et cuir anglais mêlés à un subtil parfum de femme.

Croyez-moi si je vous le dis, Mister James tient sa promesse.  Il est toujours dans la maison.

Notes

(*1) Par Jupiter! Je ne suis pas un satané vagabond!  Sachez, vieil homme, que je m’appelle James Fraser Quillian MacTavish…

(*2) Distinguished Service Order


(*3) Victoria Cross
(*4) Baronnet




(*5) Je suis J.-A.-R. Desjardins.  Ce monsieur est mon frère Georges.  C’est un excellent homme, mais il a la tête près du bonnet…

(*6) Depuis que le club de golf a été agrandi à 18 trous, ce vert est celui du trou numéro quatre.



(*7) Le « niblick » était un fer lourd à angle ouvert, servant à dégager la balle d’une motte de terre, du sable, de l’herbe longue…  L’équivalent moderne serait à peu près un fer 9.


Un texte de Richard Levesque

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Toutes vos réactions

23 réaction(s)
  • Tout ça me fait penser à un beau livre que j'ai ramené à ma blonde de Bretagne, il s'agit de la série des "Contes magiques des pays de Bretagne, Fantômes, revenants & Dames blanches", présenté par Dominique Camus.
    "En réunissant ces contes traditionnels, passés de la littérature orale à la plume des grands folkloristes, Dominique Camus montre que l'on tire de surprenants enseignements des mondes qu'ils nous font découvrir."
    Je ne sais pas si il est trouvable en ligne, en tout cas, pour les amateurs d'histoires comme celle-ci, ce livre est indispensable !
    Petite anecdote : on retrouve des expressions qu'on ne dit plus en France mais qui se disent ici, ce qui rend le bouquin encore plus intéressant pour un immigré comme moi !!
    Yoann - 2013-05-17 09:59
  • @Nicolas: merci d'avoir replacé les notes!
    @Yoann: merci pour la référence!
    Richard - 2013-05-17 14:49
  • J’aime les légendes, vous le savez. Je l’ai beaucoup aimée.

    Le passage de « Ce fut… un feu couvant depuis des décennies ………….. dans un bouquet déjà séché », j’ai trouvé ça ben ben beau…

    J’ai un peu de mal à départager le vrai du faux : je vous avoue que c’est le truc de l’accident qui a piqué ma curiosité. Est-ce vraiment arrivé de cette façon ou tout a été si bien romancé « à la Lévesque »? Sinon, on peut dire, sans se tromper, que le destin l’attendait au tournant Miss Fanny. Ça porte à réfléchir…

    Je ne pensais pas que l’histoire de Mister James et de Miss Fanny finissait aussi tristement.
    M. Thériault - 2013-05-17 16:50
  • J'ai le même "problème" que Mme Thériault. S'agit-il d'une histoire inventée de toute pièce ou s'agit-il d'une vraie histoire? Avec votre fin où leurs objets sont retrouvés, ça me mêle tout. Torpinouche, même lorsque vous faites des histoires, ça devient des énigmes pour moi, je me pose mille et une questions...

    C'est beau, très triste, mais la réalité c'est que des histoires de vrai amour sans lendemain, il y en a malheureusement plus que l'on pense - et j'aime vraiment mieux ne pas habiter l'ancienne maison école. Il viendrait sûrement me châtouiller les pieds la nuit!

    Vous êtes vraiment un bon conteur. Bonne semaine.
    Annie - 2013-05-17 17:18
  • @M. Thériault et Annie: Vous ne pouviez, mesdames, me faire plus beau compliment. En effet, quand vous me dites que vous ne pouvez savoir où finit la vérité et où commence l'invention, vous me montrez que j'ai réussi...

    Pour vous éclairer un peu, tout de même, disons qu'ici tout ce qui concerne le "boss" Desjardins est vrai, comme c'est vrai qu'il avait un frère prénommé Georges. C'est vrai aussi qu'il existe au 167 Fraser une ancienne maison d'école devenue l'Hostellerie de Mister James grâce à monsieur Adrien Boucher... J'ai inventé le reste, y compris bien sûr les personnages de Mister James et de Miss Fanny.

    À moins que...

    P.S. Merci aussi de me dire que vous avez aimé... Même si la fin est triste. Mais au fait, est-ce vraiment triste, un amour tel que même la mort ne peut le vaincre?
    Richard - 2013-05-17 21:18
  • Bon, ok. Bravo, j'ai marché... J'étais vraiment incertaine pour le truc de l'accident. C'était quand même possible, je me posais encore de foutues questions!

    Je me disais que si c'était bel et bien arrivé ainsi, elle devait être au mauvais endroit au mauvais moment.. mais badluckée pas à peu près ;o)

    Je suis bien contente de savoir que je peux laisser tomber mon analyse sur la prédestination! Ça va être pas mal moins fatigant! ;o)
    M. Thériault - 2013-05-17 21:41
  • J'ai oublié d'ajouter que j'avais écrit cette légende pour messieurs Adrien Boucher et Alexandre De Foy, lesquels ont ouvert peu après l'Hostellerie le Mister James. Si jamais vous désirez y séjourner, vous découvrirez que les chambres portent les noms de mes personnages, et que l'ameublement et la décoration s'en inspirent aussi. Les nouveaux propriétaires, dont monsieur Richard Fraser, ont gardé ce cachet particulier à l'établissement du 167 Fraser. Croyez-moi si je vous le dis, "on entend parfois des murmures, comme si quelqu’un parlait très doucement à une malade. Il arrive qu’on sente un mélange étonnant d’odeurs : vieux tabac et cuir anglais mêlés à un subtil parfum de femme..."
    Richard - 2013-05-18 21:06
  • Ouf, je n'oserais jamais y aller, vous pouvez être sûr! J'aime mieux vos histoires, au moins elles ne nous chatouillent pas les pieds la nuit... Ils ne seront pas contents après vous, M. Levesque... Mais de toute façon, j'ai mon chez-moi alors pas besoin d'hôtel.
    Annie - 2013-05-18 22:22
  • Moi c'est le contraire je vais y allé au prochain voyage. Fanny et Monsieur James vont veillé sur moi et je vais dormir en faisant des beaux rêves!
    Marianne - 2013-05-19 08:28
  • Une petite énigme facile: Sylvaine est de Lévis, monsieur Lamarre vient d'Alma... Où habite le quidam?
    Richard - 2013-05-19 08:33
  • Amqui?
    Annie - 2013-05-19 09:07
  • Intéressant ce texte qui nous ramène au début du siècle. Beau du début à la fin.

    J’ai aimé que parmi les objets retrouvés, il manque le niblick dans le sac de golf. Ça rend l’histoire encore plus intrigante.
    Tristan - 2013-05-19 10:12
  • @Annie: bravo, tu as trouvé tout de suite!
    Richard - 2013-05-19 11:05
  • Ah oui, pour vrai? Zut, désolée pour les autres... mais avec mon cerveau débile, j'ai quand même cherché en me posant plein de questions pas rapport pendant 20 min. avant d'émettre mon hypothèse.

    Elle était vraiment facile alors... Je croyais que vous nous meniez en bateau!
    Annie - 2013-05-19 11:49
  • Sais-tu Annie, je pense que si tu te décidais d'aller séjourner à l'auberge du 167 Fraser, le fantôme de Mister James ne te chatouillerait pas les pieds durant la nuit, sois sans crainte... il te tirerait plutôt les orteils! ;o)
    M. Thériault - 2013-05-19 12:42
  • Je suis sûr au contraire qu'il doit veiller sur le sommeil des gens pour qu'ils fassent de beaux rêves...
    Richard - 2013-05-19 14:15
  • @M. Thériault: Ouach, ça me donne froid dans le dos... mais si c'est comme M. Levesque dit, il pourrait peut-être m'aider, pendant mes rêves, à élucider ses énigmes plus rapidement et en me posant moins de questions... ... Ouais, c'est à considérer, dans le fond! Mais sérieusement, j'ai bien que trop peur des fantômes pour même tenter l'expérience, peu importe le résultat que ça pourrait donner!!! Pourvu qu'il soit obligé de rester à la même adresse tout son temps de fantôme, sans possibilité de se rendre ailleurs... Bon, o.k., je passe à un autre appel, je n'aime vraiment pas ça!
    Annie - 2013-05-19 19:24
  • J'ai adoré vos métaphores, qui nous restent après la lecture! Aussi, j'aime beaucoup la fin.
    Val T - 2013-05-20 13:33
  • @Val T: merci pour l'appréciation!

    @Annie (et tous les autres): Préparez-vous, Mister James m'a raconté quelques histoires mystérieuses (et énigmatiques) que je soumettrai à votre sagacité jeudi...
    Richard - 2013-05-21 20:44
  • Hum... Faites-vous - et faites-nous - plaisir M. Levesque... Moi, tant que Mr James vous parle à vous, je n'ai aucun problème avec ça! Je ne sais pas pourquoi, je sens que mon lot de questions inutiles (mais oh! combien nécessaire à mon cerveau) va encore augmenter!!!

    A demain...
    Annie - 2013-05-22 06:30
  • Zut, faute d'inattention!...nécessaire"s" à mon cerveau...
    Annie - 2013-05-22 07:33
  • Eh bien, si Mister James prend plaisir à vous raconter des histoires mystérieuses et énigmatiques, je peux tenter d’établir un contact avec le fantôme de Miss Fanny, en lui tirant les vers du nez, j’obtiendrais peut-être une partie des solutions…? Elle doit bien être au courant, eux qui sont restés si proches…

    Faudrait que je sache, par exemple, si celles que Mister James vous a racontées ont un certain rapport avec les possibles distances parcourues par une balle de golf ou les accidents bêtes, car mon idée que dans ce cas-là, elle ne se montrerait pas trop trop coopérative notre ancienne institutrice….
    M. Thériault - 2013-05-22 17:12
  • J'espère que vous avez compris que je blaguais aussi... ;o)
    M. Thériault - 2013-05-22 21:26