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Le blogue de Richard Levesque

28 septembre 2017 - 08:05

PLEBS

5 Commentaire(s)

Le royaume était bien triste quand l'homme arriva par le chemin du Nord.
Les pêcheurs de la côte peinaient à remplir leurs filets et les paysans du haut-pays se plaignaient parfois de la pluie, parfois de la sécheresse.  Les récoltes ne suffisaient jamais.  Et dans la ville-capitale, les artisans ne trouvaient plus à vendre leurs produits.  Car tous étaient écrasés par les taxes, les impôts, les licences, les permis, les contributions.  Les collecteurs du roi étaient partout, fermés à toute explication, à toute discussion, indifférents à toute situation, impitoyables.
L'homme qui arriva par le chemin du Nord était grand et large d'épaules.  Il avait dû être très fort dans sa jeunesse.  Mais il était vieux maintenant, très vieux.  Il avait les cheveux tout blancs, il marchait avec difficulté.  Pourtant il avait traversé tout le royaume de son pas difficile, et il fit encore le tour de toutes les rues de la ville-capitale.  C'était un vieil homme avec des cheveux blancs et de mauvaises jambes.
Seulement cet homme était invulnérable.  Et il était bon.
Alors il monta jusqu'au château et s'en alla trouver le roi.  Les gardes se moquèrent de lui quand il leur demanda de le conduire au roi, mais comme il était trop vieux et semblait trop faible pour être dangereux, ils n'essayèrent même pas de l'arrêter.  Et le vieil homme entra dans une salle immense où le roi, assis à une immense table, partageait un immense repas avec ses courtisans et ses courtisanes.
—Qu'est-ce que c'est? demanda le roi d'une voix mauvaise en voyant le vieil homme s'avancer.
—Cest un vieil homme qui veut vous parler, sire mon roi, dit le capitaine des gardes en riant.  Il dit que c'est important.
—Rien n'est assez important pour interrompre mon repas, rugit le roi.  Jetez-le dehors, capitaine.
Alors le capitaine vint et prit le vieil homme par le bras pour le jeter dehors.  Mais le vieil homme ne bougea pas d'un pouce.
Le capitaine cessa de rire et fit signe à deux autres gardes.  Ils posèrent les mains sur le vieil homme pour l'emmener.  Mais le vieil homme ne bougea pas d'un pouce.
—Alors, capitaine?  cria le roi.  On n'obéit plus à mes ordres?
—Sire mon roi, dit le capitaine, c'est que...
—Sortez-le!  hurla le roi, et tous autour de lui, courtisanes et courtisans, se turent et s'arrêtèrent de boire et de manger pour regarder le vieil homme.
—Nous ne pouvons pas, sire mon roi, dit le capitaine en bégayant de peur.  Nous ne pouvons pas le bouger.
—Incapable!  répondit le roi d'une voix soudain douce, qui sembla plus dangereuse que ses cris.
Puis il se tourna vers un coin de la salle et appela :
—Hercule!
Un géant s'avança.  Il avait un torse comme un tonneau, des jambes comme des troncs d'arbres, des bras énormes et poilus.  
—Sors-moi tout ça, dit doucement le roi.
Le géant alla prendre le capitaine par la ceinture et le lança à travers la porte.  Puis il fit de même avec les deux autres gardes qui tremblaient comme des feuilles et hurlèrent comme des gorets en volant dans les airs.
Ensuite Hercule passa ses deux énormes bras autour de la poitrine du vieil homme immobile pour le soulever.  Mais il eut beau forcer, ahaner, gronder, le vieil homme ne bougea pas d'un pouce.
—Matamore, appela le roi, ton épée!
Un spadassin à fine moustache se leva de table, dégaina une longue rapière et, d'un mouvement plus vif que l'éclair, en frappa le vieil homme en pleine poitrine.  On entendit un bruit sec, la lame de Tolède rebondit sur les pavés.  L'épée était cassée et le vieil homme n'avait pas bougé d'un pouce.
Alors le roi se rassit et, dans le grand silence, finit par demander :
—Qui es-tu donc, vieil homme?  Que veux-tu?  Pourquoi n'es-tu pas mort?
—Je suis invulnérable, répondit le vieil homme.  Tu ne peux me tuer.  Mon nom, tu le connaîtras.  Je veux te dire que ton royaume est bien triste, tes sujets bien malheureux et bien affamés.
—Triste, mon royaume?  ricana le roi.  Vous êtes tristes, vous autres?  demanda-t-il en parcourant du regard l'immense table.
Et sous son regard les courtisanes et les courtisans se mirent à rire, mais ce n'était pas un rire joyeux.
—Affamés?  continua le roi.  Malheureux?  Vous êtes malheureux, vous autres?  Vous avez faim?
Les courtisans et les courtisanes rirent encore, mangèrent et burent.  Mais ils ne semblaient pas goûter beaucoup les vins de prix ni les mets raffinés.
—Tu es fou, vieil homme, conclut le roi.  Ici nous mangeons plein nos ventres, nous buvons plein nos gosiers, nous rions, jouons, dansons...
—Il est temps que tu sortes de ton château, répondit le vieil homme.  Il est temps que tes sujets mangent plein leur faim, boivent plein leur soif.  Il est temps que tes sujets recommencent à rire, à jouer, à danser.
—Pourquoi? demanda le roi, surpris.  Est-ce que les sujets doivent vivre comme les rois?  Est-ce que les bouseux, les culs-terreux, les gagne-petit, les épiciers et les sent-le-poisson doivent dormir dans mes draps, salir mes tapis?  S'ils voulaient vivre comme des rois, ils n'avaient qu'à naître fils de roi!  S'ils voulaient partager mon château, ma table, ma cave, ils n'avaient qu'à naître fils et filles de princes, de comtes, de barons -comme ceux-ci, conclut-il en désignant ses courtisans et courtisanes d'un geste large.
Le vieil homme ne dit rien.  Il s'avança vers la muraille en marchant avec difficulté.  Puis il leva la main, ferma le poing et frappa la muraille.  Ébahis, le roi et sa cour virent s'ouvrir un trou dans la pierre.  Le vieillard frappa encore et encore.  Bientôt il y eut une large ouverture dans la muraille, par laquelle on pouvait apercevoir, en contrebas, plusieurs curieux se demandant d'où tombaient cette pluie de pierraille.
Plusieurs gardes surgirent dans la salle et sans hésiter, se lancèrent sur le vieil homme.  Il ne bougea pas d'un pouce et les gardes, se frappant sur lui comme sur un rocher, se retrouvèrent cul par-dessus tête.
—Arrêtez! cria le roi.  C'est inutile, ce vieux fou est véritablement invulnérable.  Mais alors...  Que faut-il faire?  Qu'est-ce que tu veux au juste, vieil homme?  Tu veux détruire mon château?  
—Je ne veux pas le détruire, répondit le vieil homme.  Je ne fais qu'ouvrir une fenêtre pour que tu voies la misère de tes sujets.
—Et après?  Je vois bien qu'il y a une foule de va-nu-pied qui nous regardent, là, dehors.  Oublie-les!  Je vais les faire chasser par mes gardes.  Viens plutôt t'asseoir avec nous, viens boire et manger, tu es maigre comme une hallebarde!
—Ils vont nu-pied parce que tu as des bottes cloutées d'argent avec des éperons d'or, dit le vieil homme.  Ils ont faim parce que tes courtisans, tes courtisanes et toi vous mangez sans retenue et buvez jusqu'à rouler sous la table.  Vous avez des couverts en vermeil et des coupes de cristal incrustées de diamants.  Un seul de vos habits a coûté plus que la garde-robe entière de cinquante de leurs familles.
—Tu as du talent, dit le roi.  Tu sais reconnaître les belles choses, et tu sembles savoir compter.  Je pourrais te nommer ministre...
Le vieil homme s'avança de son pas incertain et s'arrêta juste en face du roi.  Autour, les courtisans et les courtisanes se reculaient craintivement.
—Votre temps est révolu, dit-il.  Tout ce que vous avez, je vais le prendre et le redonner à ceux qui ont sué, qui ont souffert, qui ont été dépouillés pour vous l'offrir.
—Mais je suis le roi, s'écria le roi.  Je suis le maître!
—Tu n'es qu'un pauvre humain, comme tous ces beaux messieurs et ces belles dames.  Vous ne valez pas plus que celles et ceux qui sont là (il montrait, par le trou dans le mur, la foule de plus en plus nombreuse qui se massait devant le château).  Dorénavant, vous comme eux, vous partagerez le beau et le mauvais temps, les sécheresses et les inondations, les pêches fructueuses et les sorties bredouille, le pain blanc et le pain noir.
—Mais qui es-tu?  demanda encore le roi.  Tu sembles bien vieux et bien inoffensif, et pourtant...
Le vieil homme attendit un peu, puis il dit avec une sorte de sourire triste :
—Tu peux me maltraiter et m'insulter, tu peux me mépriser ou pire, tes courtisans et toi vous pouvez n'avoir pour moi qu'indifférence.  Vous pouvez oublier que sans moi vous n'êtes rien.  Mais vous ne pouvez pas me tuer.  Et quand un jour je décide de me lever et de venir par le chemin du Nord, ce jour-là votre temps est révolu.
—Mais qui es-tu donc?  demanda encore le roi d'une voix chevrotante.
—Je suis le Peuple, répondit le vieil homme.

 

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Toutes vos réactions

5 réaction(s)

  • Bien joli conte.
    Vous m’avez tenue en haleine jusqu’à la fin, je me demandais bien qui pouvait être cet étranger d’apparence si faible mais si fort à la fois. Je n’ai pas été déçue, j’ai adoré la fin songée.
    J’ai bien dû aller fouiller dans le dictionnaire à 2 reprises, mais bon. Ça en valait la peine! Merci!
    M. Thériault - 2017-09-29 10:24
  • Je serais curieux de savoir quels mots tu as cherché, M. Thériault?
    Richard - 2017-09-29 20:34
  • Ça me gêne un peu de le dire, mais bon, puisque c’est vrai... Le verbe ahaner, je ne l’avais jamais vu nulle part. Peut-être surprenant, mais c’est comme ça…. Je ne savais pas non plus ce qu’était une hallebarde. Voyez, en plus c’est instructif de vous lire!!!
    M. Thériault - 2017-09-30 11:18
  • Quand mon père coupait des arbres, il ahanait en balançant sa hache dans le tronc.
    Et, lorsqu'en parade, les soldats d'aujourd'hui, plutôt que de faire voir des hallebardes dans leurs mains, préfèrent de loin l'usage de fusils mitrailleurs pour décourager les réfractaires.
    La Palice - 2017-10-01 10:42
  • Heureux de te retrouver, La Palice! Il y avait longtemps...
    Richard - 2017-10-01 14:50