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Le blogue de Richard Levesque

2 mars 2017 - 04:27

La longue histoire du pont Alphonse-Couturier (partie 2)

4 Commentaire(s)

Par Gilles Dubé

La Ville de Rivière-du-Loup se résigne à accepter l’entente contractuelle qui lui est proposée, le 24 avril 1942, à l’effet d’entreprendre les travaux de réfection du Pont Dion, sous l’égide du ministère des Travaux publics, en échange d’une contribution de 5 500 $ de la part du gouvernement.

Le 18 mai, le conseil municipal accepte «la soumission de MM. Tardif et Lavoie, contracteurs de Sainte-Rose-du-Dégelé, pour la fourniture de 3 175 pieds de bois aux [sic] prix de $49.00 le mille pieds (…) Le dit bois étant livré au Pont Dion.» Nous n’avons pas trouvé de relevé nous indiquant le montant total et final de ces travaux de réfection.

Toujours est-il que le pont reprend du service durant près de 20 ans. Le 20 avril 1959, le conseil municipal prend connaissance d’une lettre de monsieur Maurice W. Soucy à l’effet «qu’un ingénieur viendra sous peu constater sur les lieux les travaux à être exécutés pour la réparation du Pont Dion.» À sa séance du 25 mai, le conseil apprend, par une autre lettre de monsieur Soucy, «que la surface en bois du Pont Dion sera remplacée aux frais du Ministère des Travaux Publics de la Province.»

(Il faut savoir que ledit monsieur Soucy est le représentant officiel de l’Union nationale dans le comté de Rivière-du-Loup qui a eu la mauvaise idée d’élire un député libéral : le Dr Alphonse Couturier! Politique oblige!). Le 31 août, c’est toutefois le ministère cette fois-ci qui informe le conseil «que la passerelle (pour les piétons) du Pont Dion sera aussi renouvelée.»

Bon, on peut respirer en paix pendant… encore cinq ans!

À compter de 1964, et pour les dix prochaines années, les pressions se feront plus insistantes auprès du gouvernement pour obtenir la reconstruction d’un pont plus sécuritaire. Le lundi 2 mars de cette année, le conseil adopte une résolution stipulant que le Pont Dion «est devenu dangereux parce que vétuste et totalement insuffisant pour les besoins de la circulation moderne» et que «la reconstruction dudit Pont est devenue très urgente par suite de l’augmentation du trafic lourd et de l’insuffisance du pont qui est très étroit et difficile d’approche.»

La réponse du ministère ne se fait pas attendre. Le lundi suivant, 9 mars, le sous-ministre des Travaux publics, Hervé A. Gauvin, écrit au greffier de la Ville pour lui «dire que notre ministère n’a aucune prévision budgétaire pour effectuer une telle construction cette année.» Et il enfonce le clou : «D’après notre dossier, ce pont aurait une capacité de huit tonnes. Puisque votre municipalité a la responsabilité légale dudit pont, elle a dû afficher la capacité du pont aux deux extrémités et avertir les usagers que ce pont n’est pas pour les charges lourdes.»

Le jeudi de la même semaine, 12 mars, le comité local de sécurité routière Prudentia se réunit à l’Hôtel Saint-Louis, sous la présidence de monsieur Lucien Lemieux. Une résolution d’appui à la requête de la Ville de Rivière-du-Loup et de la Chambre de Commerce aînée est adoptée.

Une semaine plus tard, le 19 mars 1964, dans une lettre adressée à monsieur Joseph Dorval, ingénieur résident du ministère de la Voirie à Rivière-du-Loup, l’ingénieur municipal Régent Pelletier écrit ce qui suit : «À la suggestion du Ministère des Travaux Publics de la Province, la Cité de Rivière-du-Loup installera aux deux extrémités du pont des affiches indiquant que le poids maximum que ce pont peut supporter est de 8 tonnes et qu’il est interdit au passage des camions et autobus.» Ce même jour, dans le journal Le Saint-Laurent, on y apprend que «neuf autobus scolaires empruntent ce pont dangereux durant les jours de classe.»

Deux mois plus tard, le 17 mai, le nouvel ingénieur municipal Jean-Yves Bourgoin écrit au ministère des Travaux publics pour demander de «procéder à une vérification complète de la structure et des pilliers [sic] d’ancrage de ce pont» afin de pouvoir informer adéquatement la population et, le cas échéant, le fermer à la circulation. Exprimant son inquiétude devant une telle situation, en regard de l’augmentation de la circulation, il ajoute ceci : «Je crois qu’il serait pénible pour moi, et pour vous aussi, d’avoir à affronter l’opinion publique dans le cas où un des autobus scolaires contenant de 70 à 80 écoliers s’écrasait [sic] dans la rivière par suite d’un effrondrement [sic] de ce pont.» Il y avait là de quoi réfléchir!

C’est probablement ce qu’a fait aussi le ministère des Travaux publics dans les jours qui ont suivi. Dans une lettre du 25 mai 1964, le conseil municipal est informé que : «Le pavé de bois du Pont Dion, à l’entrée nord-est de la ville, sera reconstruit aux frais du gouvernement provincial. Un ingénieur du Ministère des Travaux Publics a constaté dernièrement la nécessité de remplacer le pavé actuel, fait de madriers de trois pouces d’épaisseur.»

Deux ans plus tard, le 20 juillet 1966, le sous-ministre des Travaux publics, Hervé A. Gauvin, informe l’ingénieur Bourgoin que le ministère se chargera, à ses frais, de «réparer et de peinturer les garde-corps métalliques ainsi que de consolider les deux plaques aux extrémités du plancher.»

La rivière continue de couler calmement…

Le 7 janvier 1969, monsieur Camille Mailloux, propriétaire d’une importante flotte d’autobus scolaires, s’adresse à la Ville pour l’informer de l’impossibilité pour ses véhicules d’utiliser ce pont, ce qui entraîne un détour via le Chemin Taché du côté est de la rivière dans une route sinueuse et où il est impossible que les véhicules puissent se rencontrer. Il demande donc si un projet de reconstruction est prévu «dans un avenir rapproché.»

À la séance du conseil du 13 janvier, l’échevin Roméo Bossinotte, appuyé par l’échevin J. J. Dionne, propose «Que ce conseil demande avec instances (sic) aux Ministères de la Voirie et des Travaux publics du Québec de prévoir les crédits nécessaires pour que soit reconstruit le Pont Dion dans les plus brefs délais possible.» - Le ministre des Travaux publics, Armand Russell, accuse réception de la résolution le 16 janvier et la transmet au ministère de la Voirie «de qui relève maintenant le Service des ponts.»

Parallèlement à ces démarches politico-administratives, le journaliste Jacques Cimon du Soleil, publie un article, le 16 janvier 1969, indiquant qu’un groupe de promoteurs louperivois, en collaboration avec la firme locale d’ingénieurs Boucher, Pelletier et Associés, à titre de promotion du bien commun, travaillent à l’élaboration de plans représentant une hypothèse de ce que pourrait être un nouveau pont. Il s’agirait d’une structure de 300 pieds de longueur, s’élevant à 120 pieds au-dessus de la rivière (20 pieds plus haut que le Pont Dion). Le tablier devrait être en béton armé d’une largeur de 35 pieds, avec deux voies de passage de 12 pieds et deux trottoirs de 5 pieds. Le tout est évalué à 300 000 $.

À sa séance du 9 juin 1969, le conseil municipal demande au ministère de la Voirie «de bien vouloir pourvoir à l’éclairage du Pont Dion et de l’entrée de la Cité de Rivière-du-Loup, sur la route régionale aboutissant au Pont Dion.» Le procès-verbal du conseil du 25 août indique que «Monsieur Turgeon écrit qu’après étude le Ministère de la Voirie ne croit pas nécessaire de modifier le système d’éclairage du Pont Dion et des approches de ce pont.»

Soudainement, quelques mois plus tard, tous les espoirs sont permis. Dans son édition du 18 février 1970, Le Saint-Laurent publie : «Le pont Dion reconstruit.» De fait le député Gérard Lebel a annoncé au journal que le ministère de la Voirie a décidé « de reconstruire le Pont Dion » et que les services de la firme Boucher, Pelletier et Associés avaient été retenus pour «la préparation des études techniques préliminaires (…) La construction de ce nouveau pont débutera tôt ce printemps.»

Trois semaines plus tard, le 4 mars, l’ingénieur Roger Boucher demande à l’ingénieur municipal de lui fournir, pour la semaine suivante, un estimé des travaux concernant le déplacement de «tous les poteaux de la ligne électrique de la rue Beaubien comprise entre la rue Taché et la rue St-Dominique » en prévision « de la construction prochaine du Pont Dion». Cette fois-ci, ça y est! Encourageant n’est-ce pas?

Mais… mais… c’était sans compter sur le premier ministre Jean-Jacques Bertrand qui déclenche des élections deux semaines plus tard… le 18 mars! Plus d’un sceptique a sans doute dû se dire à ce moment : «Quel beau ballon électoral»! Le scrutin se tient le 29 avril. Le Dr Paul Lafrance l’emporte sur Me Gérard Lebel par 1001 voix de majorité, dans un nouveau gouvernement, libéral majoritaire, dirigé par Robert Bourassa qui, à 36 ans, devient le plus jeune premier ministre du Québec.

La vie continue… Le procès-verbal du conseil municipal nous apprend qu’une lettre a été adressée à l’ingénieur divisionnaire du ministère de la Voirie «pour demander la réparation immédiate de la chaussée du Pont Dion qui est présentement dans un état extrêmement dangereux.» À la séance du 7 juin, il est indiqué que «Le chef de la Division 08 du Ministère de la Voirie (…) compte que le tablier du Pont Dion sera remplacé par ledit Ministère vers la fin de mois-ci.»

Le lobbying politique a sans doute continué de s’exercer encore pendant les deux années suivantes. Dans Le Saint-Laurent du 15 août 1973, le député Paul Lafrance «annonce que le ministère des Transports a accordé un contrat de $ 498,423 à la firme Développement Lac-Mégantic Inc., de Lac Mégantic, pour l’exécution de travaux de voirie dans son comté. Le Dr Lafrance fait savoir que ce contrat a été octroyé pour la construction d’un pont à poutres en acier auto protecteur».

Cette fois-ci, c’est la bonne! Les travaux ne tardent pas à démarrer. C’est ainsi que le mercredi après-midi 12 septembre des employés de la firme Développement Lac-Mégantic coupent, avec des torches à acétylène, les poutres maîtresses du côté est pour que le pont glisse dans le lit de la rivière du Loup. L’armature du pont est ensuite découpée et livrée à un vendeur de ferraille. La nouvelle construction peut enfin commencer! Les travaux se termineront à la fin de 1974.


FIN DE VIE DU PONT DION (12 septembre 1973)
Photo SHGRL (Marmen Photo) D-075

Techniquement construite avec un acier spécialement traité contre la rouille, cette nouvelle structure aura coûté un peu plus d’un demi-million de dollars. Le nouveau pont est d’une longueur de 412 pieds (125,6 m), d’une largeur de 30 pieds (9,1 m); il s’élève à 116 pieds (35,4 m) au-dessus de la rivière du Loup.

Les travaux se poursuivront normalement et les cérémonies d’inauguration et de bénédiction du nouveau pont, dénommé Alphonse-Couturier, auront lieu le mercredi 28 mai 1975, soit 70 ans presque jour pour jour après l’inauguration du Pont Dion qui avait eu lieu le 26 juin 1905!


INAUGURATION DU PONT ALPHONSE-COUTURIER
De gauche à droite :  Dr Alphonse Couturier;  M. Raymond Mailloux, ministre des Transports du Québec et titulaire des Travaux publics et de l'Approvivionnement;  Dr Yves Godbout, maire de Rivière-du-Loup
Photo : SHGRLD -D075-10

ÉPILOGUE

Les deux Alphonse Couturier!

Les recherches en histoire, particulièrement régionale, nous réservent parfois bien des surprises. Jugez-en par la suite.

Vous avez sans doute compris que la dénomination du nouveau pont visait à souligner, de façon durable, le travail du député-ministre (1956-1966) de Rivière-du-Loup, le Dr Alphonse Couturier.

Un premier Alphonse Couturier
Le site Internet de l’Assemblée nationale fournit un résumé bien détaillé de sa vie. Né à Sainte-Hélène-de-Kamouraska, le 15 décembre 1902, il est le fils de Georges Couturier, fermier, et de Lucie Lévesque.


Dr Alphonse Couturier
Photo : SHGRDL (Marmen Photo) – S-002-019

En 1930, il est reçu médecin après des études à l’Université Laval. Il poursuit des études postuniversitaires à la Post Graduate Medical School de New York et obtient un certificat de spécialiste en chirurgie générale en 1951, devenant aussi Fellow du Collège international des chirurgiens.

Il est élu député libéral en 1956. Réélu en 1960 et 1962. Ministre de la Santé dans le cabinet Lesage du 5 juillet 1960 au 14 octobre 1965. Ministre du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche du 14 octobre 1965 au 16 juin 1966. Défait en 1966. On lui doit la construction de l’hôpital régional, connu sous le nom d’Hôtel-Dieu, qui sera inauguré le 11 août 1968.

Le 22 mars 1938, à Montréal, il avait épousé Aline Hermine Réhel. Il est décédé, à Sainte-Foy, le 11 août 1995, à l’âge de 92 ans et 8 mois.

Un deuxième Alphonse Couturier
En poursuivant mes recherches sur ce personnage qui a marqué le paysage louperivois, quelle ne fut pas ma surprise de découvrir que la petite municipalité de Marsoui, à l’est de Sainte-Anne-des-Monts, possède un parc municipal baptisé aussi du nom « Alphonse Couturier », lequel fut inauguré le 10 octobre 2009.  Je ne fais ni un ni deux. Dring! Dring! J’appelle la municipalité pour apprendre que ledit Alphonse Couturier n’est pas « le nôtre » mais plutôt un important industriel qui avait été propriétaire d’un moulin à scie de grande envergure à cet endroit.

En « googlant » davantage, je découvre que ce second Alphonse Couturier est aussi originaire du même village que notre bon docteur, Sainte-Hélène-de-Kamouraska, où il est né le 12 février 1885! C’est mal me connaître de penser qu’avec une telle coïncidence j’allais m’arrêter là! Voyons voir…


Monsieur Alphonse Couturier
Photo : Comité de développement de Marsoui

Après avoir travaillé comme meunier à Dégelis, au Nouveau-Brunswick et à Cabano pendant trois ans, Alphonse Couturier devient, à 24 ans, propriétaire d’une scierie à Saint-Louis-du-Ha! Ha! de 1909 à 1936. Ce faisant, il entre en concurrence avec la Fraser Co. qui exerce un quasi monopole sur les réserves forestières du Témiscouata. Le terrible incendie de 1923 qui ravagea tout ce territoire, depuis Saint-Honoré jusqu’à Rivière-Bleue, détruisant cinq moulins à scie et une centaine de maisons, de même que la crise économique de 1930, amenèrent notre entrepreneur à aller s’installer à Marsoui, en Haute-Gaspésie, en 1936. Néanmoins, il avait été président de la commission scolaire et maire de Saint-Louis-du-Ha! Ha! de 1931 à 1936.

Son passage dans la région témiscouataine fut suffisamment important pour qu’on nomme une partie du territoire près de Saint-Honoré « Secteur Couturier ». On y trouvait des résidences, une école de rang, des moulins à scie et une épicerie. Le chemin de fer Intercontinental Railwway y avait même un point d’arrêt. Le 6 septembre 2016, la municipalité de Saint-Honoré a par ailleurs adopté une résolution pour désigner, sous le nom de Chemin Couturier, la portion d’une route appelée à être modifiée avec la construction de l’autoroute 85 pour préserver localement la portée historique de ce patronyme.

À Marsoui, Alphonse Couturier construit une autre scierie qui sera incendiée en 1942. Il reconstruit et ajoute, au fil des ans, d’autres usines travaillant le bois et un magasin général. Ses nombreux produits
(lattes, fuseaux, bardeaux, boîtes) sont exportés partout au Québec et même aux États-Unis.

Alphonse Couturier sera maire de Marsoui (1950-1960), préfet du comté de Haute-Gaspésie et président de la commission scolaire (1950-1961). En 1952, à 67 ans, il est élu député de l’Union Nationale. Il sera réélu en 1956 et battu en 1960.

Ainsi donc, de 1956 à 1960, il y eut au parlement de Québec deux députés du nom d’Alphonse Couturier : l’un pour le parti de l’Union Nationale et l’autre, « le nôtre », pour le parti libéral, tous les deux étant originaires du village de Sainte-Hélène-de-Kamouraska! Tous les deux ont aussi mérité de marquer notre environnement toponymique avec un pont et un parc municipal! Leurs descendants ont de quoi être fiers, et nous aussi!
*********
Un grand merci à madame France Richard, archiviste municipale, pour sa généreuse collaboration dans la recherche des documents sur l’histoire des ponts Dion et Alphonse-Couturier.

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Toutes vos réactions

4 réaction(s)
  • Et un gros merci à Gilles Dubé pour ce véritable feuilleton! Qui aurait pensé qu'il pouvait y avoir autant de suspense, autant d'épisodes parfois dramatiques et parfois comiques, dans l'histoire d'un ouvrage aussi banal qu'un petit pont enjambant une profonde rivière? Et pour finir, cette stupéfiante coïncidence des deux Alphonse Couturier...
    Richard - 2017-03-02 06:04
  • Conclusion: que ce soit fin du 19e ou en 2017, dès qu'il y a de la politique, il y a de la politicaillerie!
    Merci M. Dubé.
    Annie - 2017-03-03 07:23
  • Merci M. Dubé pour vos recherches et tout le temps que vous avez mis pour ces billets sur les ponts Dion et Couturier. C’était très intéressant.
    De plus, ça m’a surpris de voir que "Sainte-Rose-du-Dégelé" semblait être l’orthographe d’époque pour Sainte-Rose-du-Dégelis.
    M. Thériault - 2017-03-04 11:26
  • À M. Thériault - Merci pour votre aimable commentaire. Concernant Dégelis, voici deux adresses Internet qui vous donneront l'évolution historique des noms "Dégelé" et "Dégelis", de même que la signification de ces patronymes:
    https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9gelis
    http://ville.degelis.qc.ca/historique
    Les habitants de Ville Dégelis sont des "dégelisiens" et "dégelisiennes".
    Au plaisir! Gilles D.


    Gilles Dubé - 2017-03-05 10:19