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25 décembre 2016 - 08:47

Autre extrait des Mémoires du lutin Kling

Info Dimanche

Par Info Dimanche, web@infodimanche.com

Un conte de Richard Levesque

—Crois-moi, mon petit Kling, ce n’est pas toujours facile.

Je ne répondis pas.  Je ne suis pas très bavard en général.  Et puis j’étais fort impressionné, je l’avoue.  Le gros bonhomme avait beau rire souvent dans sa barbe blanche, ses yeux malicieux avaient beau contenir toute la bonté du monde, il était quand même le Patron.

—Regarde, mon petit, lis un peu cette lettre, reprit-il en me tendant une feuille un peu froissée, couverte d’une grosse écriture maladroite.

—Lis à haute voix, ajouta le Patron.

Je commençai :

—« Cher Père Noël, je voulait te dire de laissé faire pour les skis, vu que je m’ai cassée une jambe avant-hier.  À la place, tu pourrais apporter quelque chose à maman Marianne pour qu’elle recommence à chanter comme avant.  Tu pourrait-tu faire partir les papiers sur la petite table avec le mot facture dessus?  Maman Marianne les regarde souvent puis elle se cache pour pleurer mais moi je la vois parce que je reste couché avec ma jambe cassée.  Si mon papa serait encore là je pense qu’il saurait quoi faire, mais il est partit au ciel depuis l’accident.  Je t’embrasse malgré ta barbe et je t’aime fort, fort.  Signé :  Clément de la rue Henri ».

J’avais essayé de ne pas laisser trembler ma voix, mais à la fin je pense bien que je chevrotais un peu.  Le Patron s’en est bien aperçu :  il voit tout, le Patron, il entend tout.  Il m’a dit :

—Tu es un brave petit lutin, mon Kling.  Tu vois que ce n’est pas toujours facile pour moi.  Je voudrais bien apporter le bonheur et la sérénité à tous les enfants de la Terre, mais souvent le sort des enfants ne dépend pas de moi, mais de leurs parents, de leur entourage, des adultes.  Et moi je n’ai pas tous les pouvoirs.  Je ne peux donner qu’à ceux qui croient en moi.

J’étais bien surpris :

—Comment, Père Noël, il y a des gens qui ne croient pas en vous?

Le Patron eut un sourire indulgent.

—Brave petit Kling!  Tu es bien jeune encore, tu n’as que 150 ans si on compte comme les humains.

Je me tortillais un peu, gêné d’avoir osé poser une question au Patron.

—Tu apprendras bien assez tôt qu’il y a beaucoup d’adultes sur Terre qui ne croient pas en moi, soupira-t-il.  D’ailleurs, ajouta-t-il d’un ton pensif, plusieurs ne croient plus en rien…

Mais bien vite le sourire revint dans ses yeux.

—Je trouverai bien un moyen, avec l’aide de la Fée des Étoiles.  Pourvu que Fouettard n’ait rien à dire à propos de Clément…

La porte s’ouvrait justement et le Père Fouettard entra sans saluer, son gros livre de plaintes sous le bras.  Il était toujours maigre comme la famine, blême comme l’amertume.  Je me serais enfui si j’avais pu, mais le Patron avait mis sa grosse main sur mon épaule.

—Dis-moi, mon frère, demanda-t-il, est-ce que tu as dans ton livre un certain Clément de la rue Henri?

Le Père Fouettard, se délectant d’avance, feuilleta son registre avec avidité.  Puis la déception se lut sur sa longue figure pâle.

—Rien, dit-il de sa voix râpeuse.

—Donc le petit Clément est un enfant sage, murmura joyeusement le Patron.  Peut-être qu’il y a un moyen…  Kling, s’écria-t-il soudain, cours me chercher le postier Adolphe.

Je me dépêchai de filer.  La présence du Père Fouettard avait vraiment le don de me mettre mal à l’aise.  Je trouvai Adolphe au bureau de poste, enseveli sous une montagne de lettres venues du monde entier.  Avec patience et minutie, il triait tout ce courrier adressé au Père Noël, parfois à la Fée des Étoiles, parfois même à un de nous, les lutins.  Il y avait aussi des lettres pour le Père Fouettard, mais celles-là, Adolphe les égarait souvent…

—Le Patron veut te voir, lui dis-je d’une voix normale.

—Il fait bon ce soir?  Tu es gentil de me le dire, petit Kling, répondit-il avec un grand sourire.
J’avais oublié :  Adolphe est sourd comme un pot.  Il faut lui crier aux oreilles.  Mais étrangement, quand c’est le Père Noël ou la Fée des Étoiles qui lui parlent, même en chuchotant, il entend tout à la perfection.  La Fée m’a expliqué que c’est parce qu’ils parlent à son cœur et non à ses oreilles, mais je n’ai pas trop compris, je l’avoue.  En tout cas je me suis approché et j’ai crié bien fort :

—Le Père Noël te demande, Adolphe.

Il a fait signe qu’il avait compris et m’a demandé de l’accompagner.  Lui aussi est fort impressionné quand il rencontre le Patron.  Nous sommes revenus ensemble au Château.

Le Père Fouettard était parti, ouf!  Par contre la Fée des Étoiles était là, qui illuminait toute la salle de sa bienveillante beauté.

—Ah!  petit Kling, s’écria le Patron, je suis content que tu sois revenu avec Adolphe.  Je vais avoir besoin de votre talent à tous les deux.  Adolphe, ma sœur va t’expliquer ce que nous attendons de toi.  Et toi Kling, toi qui accordes parfaitement mes grelots et tous les instruments de musique qui sortent de mes ateliers, je vais te demander de faire chanter une voix humaine pour qu’elle ressemble à la voix des anges.

—Hum! Ne pus-je m’empêcher de grommeler…  Une voix humaine?  Pas facile.  Il me faudra du temps.  À moins que…  Avec un peu de poudre des étoiles de la Lyre, peut-être…
Le Patron se tourna vers la Fée des Étoiles.

—J’en ai justement parmi mes réserves de poussière d’étoiles, dit celle-ci en souriant.  Je peux t’en confier une pincée, petit Kling.

Alors le Père Noël m’a fait signe d’approcher et, tout bas, il m’a raconté son plan pendant que la Fée donnait ses directives au postier Adolphe.  Elle aussi parlait à voix basse, et Adolphe, malgré sa surdité, l’entendait sans peine!

La nuit suivante, je suis allé emprunter un renne à Sabotdur et un traîneau à Petitpatin.  Bien des gens pensent qu’il n’y a qu’un seul  traîneau au Pôle Nord, et que les rennes sont toujours de grandes bêtes.  Mais sachez-le, il y a aussi des traîneaux à notre taille à nous, les lutins, et des rennes dont la taille est fort variable. Mais ça, je vous en reparlerai une autre fois.

Toujours est-il que la nuit suivante, donc, je me suis transporté dans le rêve de la maman de Clément.  Ce n’était pas un beau rêve : maman Marianne s’y promenait dans une forêt où les feuilles des arbres portaient le mot « facture ».  Il y avait des vilains bonshommes dans cette forêt, qui cueillaient les feuilles et les présentaient à maman Marianne avec des rires mauvais.

À mon arrivée, le rêve a changé.  J’ai chassé les méchants bonshommes et les arbres se sont couverts de fleurs.  Des oiseaux sont venus voleter autour de maman Marianne en pépiant joyeusement.  Alors maman Marianne s’est mise à chanter.  Bien sûr j’étais seul à pouvoir l’entendre, puisque c’était dans un rêve.  Je trouvais sa voix  fort prometteuse, mais elle était encore loin de chanter comme les anges.

J’ai pris ma trousse d’outils, j’ai frappé ici avec mon petit maillet, j’ai…  mais je ne vous dirai pas tous mes secrets d’accordeur!  J’ajouterai seulement qu’à la fin, avec mon petit soufflet, j’ai envoyé dans le fond de sa gorge ma pincée de poudre des étoiles de la Lyre.

Alors maman Marianne a recommencé à chanter, et cette fois je n’ai pu m’empêcher d’être ému.  J’avais bien travaillé.

J’ai remballé mes outils et je suis revenu au Pôle Nord.  Aux écuries, j’ai rencontré Adolphe qui arrivait lui aussi du Sud…  Il m’a raconté qu’il avait glissé, dans la boîte aux lettres de Madame Marianne, une carte où ça disait :  

« Vous êtes priée de vous présenter demain, à 15 heures précises, au Studio K, rue Caruso #25, pour une audition. Signé Ange de l’Isle, imprésario ».  

Puis il était passé rue Caruso et avait laissé cette note dans l’agenda du nommé de l’Isle :  « 15 heures, Madame Marianne de la rue Henri, recommandation P. Noël ».  Est-ce que l’imprésario allait penser à son ami Paolo Noël?  Ou bien cet Ange de l’Isle était-il un ancien lutin exilé dans le Sud après avoir été frappé de gigantisme?  Peu importe.  Le Patron ne nous dit pas tout…

Mais la Fée des Étoiles nous a raconté que le lendemain, à 15 heures pile, la maman du petit Clément s’est présentée rue Caruso #25 et qu’elle a chanté.  L’imprésario, les larmes aux yeux, lui a proposé un contrat honnête et lui a remis immédiatement un gros chèque en guise d’à-valoir sur les recettes de ses albums à venir.

La Fée nous a dit qu’ensuite maman Marianne s’est arrêtée dans une drôle de place appelée « banque » et y a laissé son chèque.  Puis elle est rentrée à la maison en chantant, est allée embrasser le petit Clément et s’est assise à la petite table avec la pile de « factures », son « chéquier » et des enveloppes.  J’avoue que je ne comprends pas très bien ce que signifient certains mots qu’utilisent les humains…  Bref, vingt minutes plus tard, elle a cacheté la dernière enveloppe, est allée embrasser encore Clément.  Elle lui a dit qu’elle sortait pour aller jeter toutes ces lettres à la poste et qu’ensuite elle allait acheter tout ce qu’il fallait pour un souper de fête.
Voilà.  Mon histoire est finie.  

Ah! non, il y a quelque chose d’autre…  Il me faut ajouter que pendant la nuit de Noël, le Patron a déposé, près du lit où dormait le petit Clément, une jolie paire de skis avec une paire de bottines un peu trop grandes, mais qui seront juste à sa pointure l’hiver prochain, quand sa jambe sera bien guérie.

Il voit loin, le Patron.

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