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5 janvier 2018 - 06:59

Faire face à la tragédie

Francois Drouin

Par Francois Drouin, Journaliste

Twitter Francois Drouin
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*En 2017, votre journal Info Dimanche a célébré ses 25 ans de publication. En cette année particulière, nous vous offrons un retour sur certains des faits ayant marqué notre région en compagnie de ceux qui les ont animés.

Le 23 janvier 2014, Ginette Caron se trouve chez elle, à la ferme Côte-d’Or, avec son mari Christian Pettigrew quand la sonnerie du téléavertisseur incendie déchire leur nuit. Christian est pompier et doit quitter promptement le nid familial. Il se passe quelque chose au Havre, l'alarme a été activée. Elle ne le sait pas encore, mais sa vie comme celle de toute une communauté est sur le point d’être bousculée.

Les minutes passent, le téléphone résonne. Au bout du fil, Yvan Charron, directeur du service incendie de L’Isle-Verte lui lance « Viens-t’en, c’est gros ». Le timbre de sa voix, le roulement de ses «R» ne laissent aucun doute sur la gravité de la situation. Le temps de trouver de l'aide pour prendre en charge ses enfants, elle quitte le chemin Pettigrew pour le village... en  route vers l’enfer.

Ginette Caron est alors pro mairesse. Élue deux mois plus tôt, elle remplace la mairesse Ursule Thériault en vacances. Elle n'est pas préparée à ce qui l'attend. La résidence du Havre n'est plus qu'un mur de feu. Les flammes, les lumières d'urgence, les sirènes, des gens crient, des gens pleurent… des gens meurent.

«Je me suis dit que c’est tout le village qui allait bruler.» La pro mairesse se ressaisit avec aplomb. C’est cette assurance qui caractérisera les deux jours passés en gestion de crise à la tête de la municipalité. «Je suis une personne forte, j'ai du caractère. Il y avait un rôle à prendre et je l'ai pris. J’ai utilisé tous les moyens que j’avais à ma disposition pour aider nos gens. Je ne suis pas un héros, ce n’est pas moi qui ai sauvé des vies, mais je n’allais pas rester les bras croisés», observe-t-elle aujourd'hui.

23 JANVIER

Alors que son conjoint combat le brasier, Ginette Caron se dirige à l'école primaire où sont relocalisés les résidents. Les absences sont nombreuses, trop nombreuses. Les chiffres donnent le vertige. Cinq, dix, puis quinze, vingt et finalement trente-deux personnes manquent à l'appel. Elle doit organiser la prise en charge des rescapés de la résidence et faire face aux familles inquiètes.

Si la Sûreté du Québec établit rapidement un poste de commandement, la pro mairesse assume son leadership. «J’ai refusé que les gens soient transférés au centre hospitalier par autobus comme on le proposait. Pas avec ce qu’ils venaient de vivre. J’ai opté pour des transferts par ambulance», raconte-t-elle.

Avec le fort contingent de policiers et d’enquêteurs, la présence marquée de nombreux journalistes de partout au pays, les nombreux véhicules d’urgence présents sur le site dans les heures suivant l’incendie, Ginette Caron, comme plusieurs Isle-Vertois, ne reconnait plus son village, elle se sent dépossédée.  Sans préparation, elle doit affronter une horde de journalistes. Les questions sont nombreuses et insistantes.

«La pression était forte, mais ce que j’avais en tête c’était de sécuriser les gens. Nous n’en réalisions pas encore l’ampleur, mais je voulais donner l’image que la municipalité était en contrôle. (…) Ce n’était pas parfait, mais les services qui avaient à être rendus, y compris le travail de nos pompiers, ont été rendus. Le village n’a jamais manqué d’eau non plus.»

Pour illustrer les heures et les jours qui ont suivi l’incendie, Ginette Caron laisse tomber une courte phrase, mais ô combien évocatrice : «On survivait…» Le soir, elle se ressource chez elle sur le chemin Pettigrew. «Mais je pensais à ceux du village, ceux qui ne pouvaient pas ne pas voir, ceux qui étaient confrontés sans cesse à la scène et à tout ce monde-là. C’était très difficile pour eux et j’aurais aimé les protéger plus. Heureusement, les médias d’ici ont été respectueux.»

Selon elle, les 15 à 18 mois qui ont suivi la tragédie ont été difficiles pour cette communauté tissée serrée.

SERVICE INCENDIE

L’intégration de la caserne 20 de L’Isle-Verte au sein du Service de sécurité incendie de Rivière-du-Loup découle directement de l’intervention du 23 janvier 2014.

«C’était à la MRC de prendre le commandement au Havre, mais ils n’ont rien fait ce soir-là.»

Ginette Caron poursuit : «Nos gars ont été laissés à eux-mêmes.  Des tensions énormes sont apparues dans les mois suivants quand la MRC a voulu encadrer nos pompiers. On sentait le problème et c’est la population du village qui allait encore en payer le prix si rien ne se passait. Rivière-du-Loup était la seule à détenir l’expertise et, de concert avec la mairesse Ursule Thériault et avec l’appui de notre chef Yvan Charron, nous n’allions pas attendre une autre tragédie pour agir et tout a été rendu possible», commente Mme Caron.

2017

En novembre 2017, Ginette Caron a été élue avec 92 % des voix à la mairie de L’Isle-Verte. Malgré les quatre dernières années marquées par la tragédie et tout ce qui en a découlé comme la Commission Delage, la cession des activités de la caserne 20 au SSIRDL et surtout les profondes dissensions au sein du conseil, Ginette Caron s’est montrée déterminée.

«Quand je prends quelque chose en main, je vais jusqu’au bout.» Elle est consciente que sa détermination, son aplomb et son humilité affichés le 23 janvier et dans les jours qui ont suivi ont pavé la voie à son élection.

«J’aime mon village, j’aime sa population, je connais les dossiers et je sais qu’il faut rebondir de cette tragédie. Les gens de L’Isle-Verte sont des riverains qui se sont battus pour survivre, c’est dans nos gènes. Il faut croire en ce qu’on est, mettre nos atouts à l’avant-plan et, sans occulter l’incendie, on peut se tourner vers l’avenir», souligne Ginette Caron.

Même si aucun projet n’a été soumis au conseil municipal par son nouveau propriétaire, l'entreprise Marcel Charest et fils de Saint-Pascal, l’avenir de la partie épargnée de la résidence du Havre interpelle la nouvelle mairesse. «Ce n’est pas vrai que dans 10 ans ça sera encore là !», lance-t-elle avec conviction.

Sans oublier son passé, L’Isle-Verte est résolument tournée vers l’avenir.

 

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3 réactionsCommentaire(s)
  • Parfait, vous vous êtes soulagé la conscience. Maintenant, il faut passer à autre chose car on ne saura jamais la vérité sur les causes de cet incendie. Nous n'oublierons jamais les personnes décédées dans ce drame qui marquera à jamais les citoyens de la municipalité de L'Isle-Verte et la population du Québec. Mais, comme on en peut réécrire l'histoire, cessons d'en parler et avançons, faisons mieux qu'avant, mesurons les conséquences de nos gestes et décisions et ça va mieux aller.

    Trop triste - 2018-01-07 16:01
  • Cette annonce de dévolution de compétences supplémentaires aux MRC survient alors qu'il était révélé cette semaine à l'enquête publique sur l'incendie de L'Isle-Verte que la MRC de Rivière-du-Loup n'avait pas rempli ses obligations de transmettre au ministère de la Sécurité publique ses rapports annuels de mise en œuvre du schéma de couverture de risques, trois fois plutôt qu'une, en 2011, 2012 et 2013. L'incendie a fait 32 victimes alors que l'entente d'entraide semble avoir eu de sérieux ratés. « La MRC signe des ententes qui, lorsqu'on en a besoin, s'avèrent n'exister que dans l'imaginaire bureaucratique », déplore le porte-parole du Réseau Roger Plante.

    La MRC s'est fendu d'un communiqué pour se défendre mais n'a pas nié l'information, se contentant de prétendre qu'elle prenait la sécurité incendie au sérieux. « Imaginons ce que ce serait si elle ne la prenait pas au sérieux », a ironisé M. Plante, pour qui les MRC ne doivent pas se voir accorder de nouveaux pouvoirs puisqu'elles sont manifestement incapables de remplir leurs tâches actuelles.

    Au moment de l'incendie, aucun mécanisme d'entraide automatique n'était en place et le constat a été fait que la centrale d'alarme n'avait ni les instructions ni les données requises pour dépêcher sur les lieux des pompiers de plusieurs casernes au même moment. En 2010, on se dirigeait vers ce type de répartition, mais rien n'a été fait, à l'exception de deux des treize municipalités de la MRCde Rivière-du- Loup. (Rapport Delage p.17)

    Citoyen informé - 2018-01-06 12:55
  • Est-ce un aveu de la faiblesse de son service incendie de l'époque, de la part de la nouvelle mairesse de L'Isle-Verte, de laissé entendre qu'il aurait fallu que la MRC prenne le commandement pour que cette événement soit beaucoup moins tragique?! Tout le monde sait que c'est le chef local qui était de pleine autorité ce soir-là. Ce fait n'a jamais été ni questionné, ni contesté par l'enquête du commissaire Delâge.
    Madame Caron vit-elle au pays des fake news? Elle, dont le conjoint est pompier, devrait savoir que c'est le premier officier qui arrive sur les lieux qui doit prendre en charge l'intervention et c'est ce qu'a fait le chef Charron. Le coordonnateur de la Mrc a assisté le chef Charron à son arrivé sur les lieux selon ce qui a été rapporté à l'enquête. Il n'a jamais été rapporté que ce coordonnateur a refusé de prendre le commandement. C'est le chef Charron qui l'a exercé avec un approche qui a suscité questionnements. Voir : http://www.infodimanche.com/actualites/actualite/186681/beaucoup-de-gens-a-linterieur-laisses-a-eux-memes-christian-chenard-guay
    L'intervention du personnel de la Mrc n'a pas été remis en question par le commissaire Delâge. Dire que la Mrc n'a rien fait, c'est cheap. Voir http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/698620/incendie-isle-verte-sauvetage-dumont-martel
    La tragédie du Havre a été causé par un ensemble de circonstances défavorables et certaines lacunes. C'est en gros ce qui ressort du rapport Delâge. Vouloir faire porter le bonnet d'ane à la MRC, s'est tenter de ré-écrire les conclusions de cette enquête et Madame Caron n'a pas les compétenses pour le faire. Avec ce qu'on trouve sur internet, difficile de ré-écrire l'histoire.

    Mise au point - 2018-01-05 11:04